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Détection de l’agent rosette Sphareothecum destruens dans les communautés piscicoles de France

Le Pseudorasbora ou Goujon asiatique (Pseudorasbora parva) est une espèce de poisson originaire de Chine, disséminée depuis les années 1950 en Asie orientale puis en Europe dès les années 1960 (Roumanie, Hongrie, Lituanie) via les importations d’œufs de Carpe argentée (Hypophthalmichthys molitrix) et d’Amour blanc (Ctenopharyngodon idella) pour l’aquaculture. L’espèce à aujourd’hui colonisé la très grande majorité des pays européens, le plus souvent involontairement via les transferts de stock de poissons entre fermes aquacoles, les repeuplements pour la pêche récréative, le commerce de poissons d’ornement et dans une moindre mesure, via la dispersion naturelle. En France, sa première observation remonte à 1978-1979 dans la Sarthe ; les conditions de son introduction n’étant pas connues. Aujourd’hui, il est présent dans tous les grands bassins du territoire, colonisant les zones aval des cours d’eau, leurs annexes fluviales ainsi que les milieux artificiels tels que les canaux et les retenues.

Femelle (haut) et mâle (bas) de Goujon asiatique (Pseudorasbora parva). (La barre d’échelle est de 1 cm) © R. Gozlan

Le Pseudorasbora est considéré comme l’un des poissons les plus envahissants du monde, du fait de sa capacité à pulluler et à entrer en compétition avec les autres espèces, mais surtout en tant que porteur sain d’un parasite mi-animal mi-champignon mortel pour la plupart des autres espèces de poissons : l’agent rosette (Sphareothecum destruens). Ce nom lui a été donné en raison de la forme de la pathologie dans les tissus atteints. Cet agent d’un type encore inconnu il y a peu serait apparu sous sa forme ancestrale au moment où les animaux et les champignons se sont différenciés, et serait donc très probablement présent en Chine depuis des millions d’années.

Pathologie visible sur un saumon atlantique 2 mois après injection de l’agent rosette. © R. Gozlan

Ce parasite propage une mycose, cousine des fameux chytrides qui ont décimé les grenouilles et crapauds à travers le monde ces dernières décennies. Ce type de pathogène généraliste peut infecter un large éventail d’hôtes et générer des pathologies plus ou moins sévères chez un grand nombre d’espèces de poissons. Une étude récente a démontré que l’introduction du Pseudorasbora dans un bassin versant au sud-est de la Turquie a, en trois ans seulement, provoqué un déclin rapide des populations locales de poissons pratiquement jusqu’à leur extinction (le nombre des individus ayant chuté de 80 à 90 %). L’agent rosette est aussi susceptible d’avoir un impact économique notable dans la mesure où il a déjà causé de fortes mortalités (jusqu’à 90%) dans des fermes aquacoles californiennes de saumons Chinook (Oncorhynchus tshawytscha) et Atlantique (Salmo salar). Il a par ailleurs été découvert récemment dans des élevages de bars situés en Turquie, la contamination de cette espèce marine ayant pu avoir lieu via les estuaires, zones de contact avec les espèces d’eau douce et leurs agents infectieux.

S’il a été confirmé que l’agent rosette est arrivé en Europe il y a près de 60 ans avec l’introduction depuis la Chine du Pseudorasbora, il est passé inaperçu pendant plus de 40 ans, essentiellement du fait de la nature de sa propagation chronique et du type de mortalité difficilement identifiable en milieu naturel sans un suivi spécifique des populations. Aujourd’hui, l’agent rosette a été identifié en Angleterre, puis aux Pays-Bas et en France en 2007 dans un affluent de l’Adour.

Coupe histologique du foie après coloration Gram+ mettant en évidence les cellules contenant l’agent rosette © R. Gozlan

L’Agence Française pour la Biodiversité (aujourd’hui OFB) et l’Institut de recherche et développement (IRD) se sont donc associés pour étudier la réparition de l’agent rosette en France. Entre 2017 et 2018, sur un total de 15 sites, répartis sur 10 départements, des individus de Pseudorasbora et de différentes espèces natives ont été capturés. Pour chaque poisson, un morceau de foie, de rate et de rein ont été prélevés en vue d’y rechercher des traces d’ADN de l’agent rosette. Les pêches ont été réalisées par 7 fédérations de pêches (1, 33, 36, 44, 64, 74, 76), une délégation régionale de l’AFB (Corse) et deux laboratoires (13 & 84).

L’agent rosette a été détecté dans 8 sites sur les 15 testés (soit 6 départements sur 10) avec des prévalences (% d’occurrence par espèce pour chaque site) allant de 0 à 20% (Figure 1). A noter que sur les 7 sites où la présence n’a pas été confirmée, 4 présentaient des biais méthodologiques (peu d’individus analysés, prélèvement après le printemps, etc.). Outre le Pseudorasbora, la pathogène a été retrouvé chez une espèce de vairon (Phoxinus sp.), l’Ablette (Alburnus alburnus), le Gardon (Rutilus rutilus), une espèce de goujon (Gobio sp.) et la Bouvière (Rhodeus amarus) ce qui confirme bien le caractère généraliste de ce parasite. Pour autant, le nombre d’échantillons positifs reste assez faible et la majorité des individus prélevés ne présentaient pas de trace de l’agent infectieux. Ceci pourrait s’expliquer en partie par la difficulté de détection de l’agent en milieu naturel et de la limite technique d’extraction de son ADN. En effet, le Pseudorasbora est un porteur sain de l’agent rosette et en cela il ne développe pas la maladie, ne portant ainsi que très peu de copies de l’agent infectieux. Par ailleurs, les échantillonnages tardifs ont surement eu un impact sur l’efficacité de la détection, des études précédentes ayant montré que le nombre de copies de spores et de zooflagèles de l’agent rosette est dépendant de la température.

Distribution confirmée de l’agent rosette S. destruens en 2019 en France (points rouges) et sites non positifs (points jaunes) (d’après Gozlan, 2019).

Une question demeure : dans la mesure où les études ont montré que la présence de l’agent Rosette en Europe remonte aux années 1960 (et probablement aux années 1970 en France), comment se fait-il qu’aucun signalement de mortalité et de déclins de populations n’y ait été signalé ? Tout d’abord, les mortalités engendrées par ce pathogène restent discrètes dans la mesure où il ne provoque pas de mortalités massives et que les individus ne meurent pas en surface. Mais par-dessus tout, ces mortalités ne peuvent être détectées sans suivis temporels des populations piscicoles. En France, le premier réseau de suivis piscicole, le RHP, mis en place par le Conseil supérieur de la pêche (aujourd’hui Office français de la biodiversité) a débuté en 1995. Si des mortalités avaient déjà eu lieu dès les années 1970-1980, elles sont probablement passées inaperçues, d’autant que rapidement après le déclin de la population, le taux d’infection devient très faible rendant la détection du parasite délicate. Enfin, malgré plus de 20 ans de suivi, très peu de travaux ont été consacrés à l’étude de la dynamique temporelle des populations piscicoles en France, les données étant surtout analysées sous l’angle de l’écologie des communautés et de la bioindication sous l’impulsion de la Directive cadre sur l’eau. Ceci plaide donc pour le maintien voire le renforcement des réseaux de suivis temporel des populations piscicoles.

D’un point de vue sanitaire, les résultats de cette étude illustrent la nécessité de contrôler les transferts de poissons en contact avec des populations de Pseudorasbora, comme les repeuplements pour la pêche de loisirs, en cohérence avec la règlementation imposée par le règlement européen relatif à la prévention et à la gestion de l’introduction et de la propagation des EEE (cf. Arrêtés ministériels du 14/02/2018), puisque le Pseudorasbora figure sur la liste des espèces préoccupante pour l’UE. Le seul contrôle de la présence de cette espèce lors des transferts de poissons ne suffit malheureusement pas dans la mesure où les spores du parasite peuvent être véhiculées librement dans l’eau. En revanche, une analyse de l’ADN environnemental pourrait s’avérer pertinente pour détecter la présence du parasite. Lorsque cela est techniquement possible, une éradication ciblée des populations de Pseudorasbora devrait être envisagée comme cela a été fait en Angleterre depuis 2005. Enfin, il convient de favoriser la prévention en communiquant sur les risques engendrés par le Pseudorasbora, en impliquant aussi bien les professionnels de l’aquaculture, les propriétaires d’étangs que les pêcheurs de loisirs. Ces recommandations s’appliquent également aux différentes maladies émergentes et à leurs vecteurs tels que l’aphanomycose ou la PKD.

Rédaction : Nicolas Poulet, Office Français pour la Biodiversité
Relecture : Doriane Blottière et Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

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