Entretien : « Le Groupe de travail plantes invasives en région Centre Val-de-Loire : engagement et convivialité »

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Bonjour, qui êtes-vous et dans quelle région agissez-vous ?

FD : Florient Desmoulins, je suis chargé d’études au Conservatoire Botanique National du Bassin Parisien (CBNBP) et j’officie à la délégation Centre-Val de Loire, basée à Orléans. J’ai plusieurs casquettes : botaniste, bryologue, mycologue et au sein de toutes ces missions, je suis chargé avec Charline Teffaut de l’animation du groupe de travail sur les plantes invasives (GTPI) du Centre Val-de-Loire.

CT : Charline Teffaut, je suis chargée de mission plantes invasives au Conservatoire d’espaces naturels (CEN) Centre Val-de-Loire et je coanime le GTPI depuis 2018. Je suis une écologue généraliste, avec une formation de gestionnaire-écologue.

Florient Desmoulins, CBN Bassin Parisien

Camille Msika (gauche) et Charline Teffaut (droite), CEN Centre Val-de-Loire

Qui sont vos partenaires ? Avec quels organismes travaillez-vous le plus souvent ?

Organisation du GTPI Centre Val-de-Loire (extrait du programme d’action 2020)

CT : Il y a d’une part nos partenaires financiers : l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, la Région Centre-Val de Loire, le FEDER Loire, ainsi que la DREAL qui accorde des financements pour le CBNBP.

CT : Et d’autre part nos partenaires techniques, qui sont principalement les membres du GTPI et les supraréseaux (notamment le GT Bassin Loire-Bretagne, animé par la Fédération des Conservatoires d’espaces naturels). Parmi les membres les plus impliqués, nous pouvons citer les fédérations départementales de pêche, la FREDON Centre Val-de-Loire ou encore la ville de Bourges (grâce à un responsable de service espace vert qui est très investi sur la question des plantes invasives), mais aussi l’ARS sur des questions assez spécifiques, et l’ARB (anciennement l’EcoPôle). Les partenaires sont nombreux et nous n’en citons ici que quelques-uns.

FD : Par exemple, sur les questions forestières, c’est le Centre national de la propriété forestière (CNPF) et l’ONF sont impliqués. Sur des coordinations à cheval sur deux régions, comme sur le bassin de la Vienne, nous travaillons aussi avec l’EPTB Vienne, qui a sa propre animation territoriale sur les plantes exotiques envahissantes.

Vous intervenez uniquement sur les plantes, ou bien la faune est-elle également concernée par vos actions ?

CT : Oui, nous travaillons uniquement sur les espèces végétales. Il existe une coordination DREAL et OFB pour la faune mais sans animation d’un groupe de travail équivalent (GT faune invasive). Il est possible qu’à l’avenir les espèces animales soient intégrées au sein d’un GT plus large avec l’implication du CEN mais cela dépend des possibilités de financements.

Quelles sont les principales missions et objectifs du GTPI ?

CT : Notre principale mission est de coordonner les actions de prévention et de gestion des plantes invasives en région. Pour cela, 3 axes principaux ont été déployés : le volet connaissance qui est piloté par Florient, et les volets gestion et communication/sensibilisation que je pilote. En parallèle, je suis en charge de l’animation et du pilotage du GTPI.

Pouvez-vous présenter en quelques mots le GTPI et sa structuration ?

CT : Le GTPI existe depuis 2008, sachant que les premières réflexions avaient été initiées par l’Agence de l’eau dès 2006.

FD : L’idée était de faire une déclinaison régionale du groupe de travail Bassin Loire-Bretagne, initié en 2002 par l’Agence de l’eau Loire-Bretagne (en la personne de Lucien Maman). Dès le début, il s’agissait d’avoir une double compétence technique avec d’un côté le CEN pour la gestion de milieux et l’animation, et de l’autre côté le CBN, qui disposent d’une compétence botanique (qui existe aussi au sein des CEN) et qui est surtout en capacité de gérer et structurer les données.

CT : On peut dire que l’animation régionale est « bicéphale ». Concernant la structuration du GT, le relais local se fait grâce à des têtes de réseau départementales constituées par les fédérations de pêche, avec une exception en Indre et Loire où il y a une coanimation entre la fédération de pêche et la Fredon Centre-Val-de-Loire. Au niveau supra-régional, nous échangeons beaucoup, avec la FCEN et le CDR EEE, mais parfois aussi avec la Fredon France (sur les questions d’ambroisies).

CT : Au sein du GTPI, nous avons plus d’une quarantaine de membres qui représentent une trentaine de structures. Nous échangeons mutuellement sur nos actions relatives aux plantes invasives, les membres participent aux réflexions sur certains projets du GTPI, et ils ont aussi un rôle essentiel en tant que relais vers leurs propres réseaux.

Êtes-vous en relation avec d’autres coordinations régionales ?

CT : Nous sommes en lien étroit avec le CEN Normandie, particulièrement sur la gestion des déchets, et depuis plus récemment, nous sommes également en lien avec le CEN Pays de la Loire sur la problématique de la Crassule de Helms (Crassula helmsii). Nous aimerions pouvoir échanger plus régulièrement avec d’autres coordinations régionales sur les EEE, car nous passons certainement à côté d’informations et d’expériences utiles, mais nous n’avons pas toujours la possibilité d’approfondir les échanges.

FD : Il y a également des échanges entre CBN concernant les espèces exotiques. Quand je fais un état des lieux sur une espèce émergente, je vais nécessairement voir ce qui se fait à côté, comme pour le Faux Indigo (Amorpha fruticosa) en Pays de la Loire par exemple.

FD : Par ailleurs, les CBN animent un groupe de travail interne (aujourd’hui sous l’égide de l’unité flore et végétation de l’OFB) qui se réunit annuellement pour coordonner les méthodes et centraliser ce qui se fait dans chaque délégation. Il n’y a pas forcément des groupes EEE dans tous les territoires et c’est important d’avoir un rôle de relais au sein de notre structure.

Comment décririez-vous votre réseau en un mot ?

CT : Pour ma part, je dirais « engagement ». Je trouve que les membres du GTPI (mais également ceux des réseaux EEE de manière plus générale) sont assez engagés et motivés par la problématique.

FD : « Convivialité » ! Les échanges sont plutôt prolifiques dans une ambiance qui a toujours été chaleureuse et sympathique.

Quelles sont les EEE sur lesquelles vous êtes actuellement les plus sollicités ?

CT : En termes de conseils de gestion, les questions sont d’ordre général sur les plantes invasives et comment intervenir de manière globale. Au niveau des espèces, il s’agira surtout des renouées asiatiques, de la Berce du Caucase, des jussies exotiques. En ce moment, il y a aussi des questions sur l’Ambroisie.

Espèces pour lesquelles le GTPI a été sollicité en 2019 (extrait du programme d’action 2020 du CEN Centre Val de Loire)

FD : Les jussies et les renouées sont les plus répandues en région et représentent sans surprise la majeure partie des remontées de données d’observation. Mais nous sommes également régulièrement sollicités sur des questions d’identification de myriophylle avec la distinction entre le Myriophylle indigène (Myriophyllum spicatum) et le Myriophylle exotique envahissant (Myriophyllum aquaticum), mais aussi avec l’Hottonie des marais (Hottonia palustris) qui est une espèce protégée.

Si vous aviez la possibilité de faire disparaître de votre région une population d’EEE, laquelle serait-ce et pourquoi ?

FD : L’Hydrocotyle fausse-renoncule (Hydrocotyle ranunculoides). Elle est restreinte au Dhuy, un affluent de la rivière Loiret, depuis 2012. Les actions menées ont permis de faire significativement baisser ses populations, au point qu’il y a deux ans la partie semblait gagnée. Mais en raison notamment de conditions estivales favorables à son développement, les populations ont explosé. Il y a un véritable enjeu pour qu’elle ne rejoigne pas la rivière Loiret et la Loire mais, les acteurs ont des difficultés à mobiliser des financements pour travailler dessus.

CT : Ce serait aussi rendre hommage à tout le travail qui a été fait par les techniciens de rivières qui agissent depuis 2012 et tous les acteurs techniques qui sont concernés. Même s’il n’y a pas eu d’éradication de l’espèce, arriver à contenir une population est une réussite face à la problématique des invasions biologiques !

En parlant d’espèces, avez-vous des listes régionales et qui les réalise ?

FD : Pour la flore, oui, c’est une des missions du CBN. Il y a eu une première liste validée en 2010 qui se basait sur l’échelle de Lavergne. En 2017, la liste a été retravaillée en se basant sur la méthode EPPO qui prend plus en compte les impacts réels sur les écosystèmes, couplée à la méthode de Weber et Gutt qui vise à établir des risques d’invasibilité. Elle est amenée à évoluer selon les connaissances et les besoins. Cette année par exemple, elle a été révisée avec l’inclusion de la Crassule de Helms.

Existe-t-il une stratégie régionale, et comment êtes-vous impliquée dans celle-ci ?

CT : Oui, elle existe depuis 2019. Auparavant, les actions émanaient des demandes des divers acteurs du territoire et des besoins définis par les supraréseaux. Dans le cadre du 11ème programme de l’agence de l’eau, une convention triennale avec ce partenaire a été établie et la stratégie devait être annexée dans la convention. C’est pour cette raison qu’elle a été formalisée. Pour l’établir, nous nous sommes basés sur la Stratégie nationale EEE (SN EEE) et la Stratégie bassin, que nous avons ensuite déclinées au niveau régional et enrichies des particularités territoriales. Les 13 objectifs ont été repris directement de la SN EEE, en y intégrant les actions que nous portions déjà. Mais au final, nos actions n’ont pas fondamentalement changé, mais elles ont été formalisées.

Sur quel(s) projet(s) travaillez-vous actuellement (ou avez-vous travaillé récemment) ?

CT : Sur un projet conséquent relatif à la gestion des déchets de plantes invasives issus d’interventions de gestion. Nous avons accueilli en stage au CEN Camille Msika qui a travaillé sur une étude de septembre à février. Ce projet s’inscrit dans une dynamique à plusieurs niveaux, avec notamment le CDR EEE mais aussi le CEN Normandie et la FCEN. En dehors de l’intérêt technique pour nos gestionnaires, c’est cette dynamique collective, mais aussi le travail réalisé par Camille qui nous incite à nous investir et déployer cette thématique davantage en 2021.

FT : Un état des lieux sur le Noyer du Caucase (Pterocarya fraxinifolia). L’espèce n’est pas encore naturalisée sur le territoire, c’est-à-dire que l’arbre ne produit pas de graines viables comme c’est le cas dans le sud-ouest de la France et n’a pas encore de mécanisme de dispersion végétative très efficace. Comme pour toutes les espèces émergentes, il est important de réaliser un premier bilan stationnel et de commencer à réfléchir sur la manière de gérer les populations. Dans le cas présent, celles établies en abord des cours d’eau sont prioritaires.

Rencontrez-vous des difficultés ou des contraintes sur certaines thématiques ?

CT : De mon point de vue, le problème le plus important est le manque de temps pour animer de manière plus efficace la thématique. Elle est spécifique, particulière, même pour des écologues. Il s’agit d’une problématique transversale qui concerne tout le monde. Elle mérite une animation dynamique, pour sensibiliser tous les acteurs concernés – et ils sont nombreux ! (Gestionnaires, collectivités, filière horticole, services de l’état, …) – afin de leur transmettre les éléments clés dans la compréhension des invasions biologiques et des conséquences associées, et surtout de leur permettre d’être formés techniquement. Tout ça pour une prise en compte à tous les niveaux, les EEE n’ayant pas de frontière et la coordination des actions étant essentielle, pour parer ce problème écologique majeur dans le contexte d’effondrement de la biodiversité actuel.

FD : Il y a aussi des difficultés à pouvoir agir dans l’urgence. On est en lien avec des espèces très dynamiques, qui impliquent une forte réactivité. Or, c’est assez compliqué actuellement pour une partie des acteurs de pouvoir réagir dans l’urgence, que ce soit en termes de financements dédiés ou de moyens techniques. On a parfois l’impression de ne pas atteindre nos objectifs, que la « boucle n’est pas bouclée » en termes de détection précoce et de réaction rapide.

En plus de la poursuite de vos actions, quels sont les projets à venir pour les prochains mois ?

CT : Pour le CEN Centre Val-de-Loire, il y a les réflexions autour de la reprise de l’animation autour de la faune invasive, pour pouvoir mutualiser les outils et les acteurs. Des réflexions sont en cours entre nos deux coordinations régionales. Ce serait aussi plus cohérent avec la stratégie régionale EEE. La mise en place d’une brigade d’intervention comme en Normandie serait également intéressante à déployer car je n’ai pas toujours le temps d’aller à chaque fois sur le terrain pour aider les acteurs et les conseiller au niveau de la gestion. On gagnerait aussi en réactivité et cela permettrait de former techniquement les acteurs de manière mutualisée.

CT : Ce qu’il serait aussi intéressant à déployer, c’est tout ce qu’il se passe en amont des invasions, et de pouvoir travailler sur la restauration des milieux et le concept d’écosystèmes fonctionnels. Et également le lien entre EEE et sciences humaines et sociales pour explorer les questions de perception et d’acceptabilité de la gestion.

Pour finir, quel est l’aspect de votre travail que vous appréciez le plus ?

FD : L’aspect relationnel et la façon dont on arrive à aboutir à des résultats concrets et encourageants. Lorsqu’après avoir signalé une station de plantes invasives, des actions d’éradication sont menées et que le suivi montre que l’espèce n’est plus présente sur le site après deux, trois ans, c’est plaisant et c’est concret. Ce côté concret peut parfois manquer au travail de botaniste.

CT : Personnellement, le fait d’avoir un impact direct – à mon niveau – sur la protection l’environnement, je trouve cela très intéressant. Mais surtout, le travail partenarial, et plus spécifiquement la coanimation avec Florient est très enrichissante. Nous nous complétons bien, et c’est plus agréable d’être à deux pour prendre des décisions et confronter nos réflexions, points de vue, analyses….

 

Pour aller plus loin :

 

Rédaction : Cet entretien a été mené le 10 février 2021, en présence de Madeleine Freudenreich (Comité français de l’UICN), Alain Meuheust (FCEN), Charline Teffaut et Florient Desmoulins. Une relecture a été réalisée par Emmanuelle Sarat (Comité français de l’UICN) et Sylvie Varray (FCEN).

Cet article est également disponible en : Anglais

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