Evaluation des impacts des EEE à l’échelle européenne : application d’indicateurs

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Dans un très récent article paru dans la revue “Journal for Nature Conservation”[1], Wolfgang Rabitsch et ses collègues ont appliqué à l’échelle européenne six indicateurs concernant les espèces exotiques envahissantes. Conçus selon le modèle “forces motrices – pressions – état – impact – réponses” et proposés en 2010 par l’Agence Européenne pour l’Environnement (http://www.eea.europa.eu/publications/streamlining-european-biodiversity-indicators-2020), ces indicateurs sont les suivants :

  • Indice combiné des tendances d’invasion

Cet indicateur se réfère à l’accroissement des nombres d’espèces exotiques en Europe, en utilisant les données disponibles sur les mammifères, les animaux marins (métazoaires, c’est-à-dire tous les animaux pluricellulaires), les arthropodes terrestres (insectes, araignées, scorpions et acariens), les plantes vasculaires et les bryophytes. Les calculs portent sur la période 1900 – 2010.

Les résultats obtenus montrent que le nombre total d’espèces exotiques en Europe a augmenté de façon linéaire, correspondant à une multiplication par quatre durant cette période. Toutefois, l’ampleur de l’augmentation diffère largement selon les groupes puisque, par exemple, le nombre de plantes vasculaires a été multiplié par 1,4 alors que celui des animaux marins l’a été par 33,1 (figure 1).

marine metazoaFigure 1. Nombre cumulé d’espèces exotiques en Europe sur la période 1900-2010 pour les plantes vasculaires et les animaux marins. D’après Rabitsch et al., 2016.

  • Voies d’invasions

Elles peuvent changer au cours du temps, notamment en raison des modifications de comportement des consommateurs, la mode et les tendances économiques. Utilisant la base de données DAISIE, les analyses ont porté sur les voies les plus importantes en utilisant le groupe des arthropodes terrestres comme référence grâce aux grand nombre d’espèces concernées et aux nombreuses données disponibles.

Au cours de la période, les nombres cumulés d’arthropodes exotiques ont augmenté pour toutes les voies d’invasion, mais avec de nettes disparités : alors que le nombre de parasites des produits entreposés, d’agents de lutte biologique et de ravageurs forestiers montrent des augmentations moyennes, les nombres d’espèces introduites par le commerce horticole et par des voies non identifiées ont beaucoup plus fortement augmenté (figure 2).

nombre

Figure 2. Nombre cumulé d’arthropodes introduits en Europe selon différentes voies d’introduction. D’après Rabitsch et al., 2016.

  • Listes rouges UICN

Cet indice permet de calculer les taux d’évolution vers l’extinction des espèces des Listes rouges à partir des nombres d’espèces présentes dans chaque catégorie de ces listes et des nombres d’espèces changeant de catégories entre deux évaluations. Comme les listes rouges européennes de l’UICN ne comportent actuellement qu’une seule évaluation, les auteurs ont utilisé les listes mondiales et le groupe des amphibiens comme référence. Ce groupe en voie de régression à l’échelle planétaire est particulièrement affecté par des EEE et différents agents pathogènes qu’elles véhiculent.

La comparaison des listes de 2004 et 2009 montre que la valeur de cet indicateur a diminué durant cette période, correspondant à une augmentation globale du risque d’extinction : 8 des 11 espèces d’amphibiens dont le statut UICN s’est dégradé sont considérées comme étant menacées par les EEE.

  • Impacts sur les services écosystémiques

En utilisant la liste d’espèces établie par le programme DAISIE, “Cent parmi les pires” (100 of the worst) (http://www.europe-aliens.org/speciesTheWorst.do), et comme période de référence la décennie de la première observation des espèces en Europe, les auteurs ont évalué les services écosystémiques négativement touchés par les EEE. Ils ont procédé à une seconde évaluation à partir de la liste d’arthropodes terrestres exotiques établie par Roques et al. (2010)[2]. Ils considèrent que les différences entre les deux systèmes de classification des services écosystémiques ainsi appliqués restent peu importantes et permettent une comparaison.

Ces deux analyses montrent depuis 1600 de très fortes augmentations des services affectés par les EEE, avec des accélérations de ces dégradations au milieu des années 1800 et après la Seconde Guerre mondiale.

  • Tendances des maladies du bétail

L’analyse s’est appuyée sur les rapports annuels rassemblant les données communiquées au système européen de notification des maladies animales (Animal Disease Notification System, ADNS). Elle s’est référée aux maladies animales énumérées à l’annexe I de la directive 82/894 / CE relative à la notification des maladies des animaux dans la Communauté (CE, 1982), c’est-à-dire 22 maladies des animaux terrestres et 14 maladies en milieu aquatique affectant négativement le bétail ou l’aquaculture. Les maladies qui affectent les animaux sauvages, telles que la peste des écrevisses (Aphanomyces astaci) ou la chytridiomycose infectant les amphibiens n’ont pas été inclues dans l’analyse.

Le nombre de foyers de maladies du bétail causées par les pathogènes exotiques sélectionnés annuellement signalés entre 1984 et 2011 ont présenté de fortes variations interannuelles sans aucune tendance évidente.

  • Coûts de recherche

Les auteurs ont calculé les montants annuels de dépenses de l’UE dans le cadre des programmes LIFE et des programmes-cadres de recherche et de développement technologique portant sur la gestion des EEE et les recherches les concernant.

Entre 1992 et 2006, ces dépenses annuelles ont montré une très forte augmentation puisqu’elles sont passées de moins de 10 millions € en 1992-1994 à environ 100 millions € en 2004-2006.

N.B.: rappelons que la première évaluation des dépenses européennes globales sur les EEE, incluant coût des dommages et dépenses de recherche et de gestion, publiée en 2008 par Kettunen et collaborateurs[3], donnait un montant annuel d’au moins 12,5 milliards (en fonction des coûts documentés) et probablement de plus de 20 milliards d’euros (basé sur une certaine extrapolation des coûts) (“at least 12.5 billion EUR per year (according to documented costs) and propably over 20 billion EUR (based on some extrapolation of costs) per year.”).

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Figure 3. Montant des projets LIFE et programmes cadre de recherche portant sur la gestion des EEE. D’après Rabitsch et al., 2016.

Conclusions

Les auteurs remarquent que tous les indicateurs de tendance testés ici montrent que les nombres et les impacts des EEE augmentent en Europe dans tous les groupes taxonomiques et les types d’environnements, ceci sans aucun signe de saturation dans cette évolution (“without any signs of saturation in alien species accumulation”), ce qui est conforme aux tendances mondiales.

Ils indiquent que l’utilisation de tels indicateurs est cruciale pour évaluer si les objectifs fixés dans les cadres du Plan stratégique 2020 de la Convention sur la Diversité Biologique et de la stratégie de protection de la biodiversité de l’UE seront satisfaits. L’application de ces indicateurs à l’échelle européenne est toujours confrontée à des difficultés portant, entre autres, sur la disponibilité et la qualité des données sur les EEE, l’absence d’une définition partagée de l’invasibilité (“invasiveness”), des terminologies diverses concernant les voies d’invasion, des lacunes sur les impacts, l’évaluation des services écosystémiques et des manques en matière d’informations financières. Ils signalent que tous les acteurs principaux doivent travailler à améliorer l’interopérabilité entre les bases de données existantes et les détenteurs de données.

Ils concluent toutefois que la qualité et la disponibilité des données sur les EEE se sont beaucoup améliorées durant la dernière décennie (IAS data quality and availability in Europe has much improved over the last decade”), et que les indicateurs testés peuvent servir de base pour les diverses améliorations nécessaires et permettre le suivi de l’efficacité du règlement européen qui vient d’être mis en place.

Alain Dutartre, avril 2016.

[1] Rabitsch, W., Genovesi, P., Scalera, R., Biała, K., Josefsson, M. & Essl, F. (2016). Developing and testing alien species indicators for Europe. Journal for Nature Conservation, 29, pp.89-96.

[2] Roques, A., Kenis, M., Lees, D., Lopez-Vaamonde, C., Rabitsch, W., Rasplus, J.-Y.,et al. (2010). Alien terrestrial arthropods of Europe. BioRisk, 4, 1–1028.

[3] Kettunen, M., Genovesi, P., Gollasch, S., Pagad, S., Starfinger, U. ten Brink, P. & Shine, C. 2008. Technical support to EU strategy on invasive species (IAS) – Assessment of the impacts of IAS in Europe and the EU (final module report for the European Commission). Institute for European Environmental Policy (IEEP), Brussels, Belgium. 44 pp. + Annexes.

Cet article est également disponible en : Anglais

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Ludwigia grandiflora - Alain Dutartre
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