La Perruche à collier face à un prédateur nocturne, le Hibou Moyen-duc : un exemple italien

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L’étude de Mori et al. (2020)[1] a porté sur la prédation supposée de la Perruche à collier (Psittacula krameri) par des rapaces nocturnes dans la ville de Follonica (Province du Grosseto au centre de l’Italie). En effet, une diminution de près de la moitié de l’effectif de perruche y a été observée à l’issue de l’hiver 2017 (Figure 1). Cette observation faisait suite à l’installation de 8 Hiboux Moyen-duc (Asio otus) à quelques centaines de mètres de la colonie de perruches (Mori et al., 2017). Dès lors, l’hypothèse d’une prédation des perruches par ces rapaces a été émise.

Figure 1 : Évolution du nombre de perruches à collier entre 1999 et 2018 dans la ville de Follonica (d’après la figure 2 de Mori et al., 2020 : p. 154 ; https://dialnet.unirioja.es/revista/7598/V/43).

[1] Mori, E., Malfatti, L., Le Louarn, M., Brito, D. H., Ten Cate, B., Ricci, M., & Menchetti, M. (2020). ‘Some like it alien’: predation on invasive ring–necked parakeets by the long–eared owl in an urban area. Animal biodiversity and conservation, 43(1), 151-158.

Analyse du régime alimentaire du Hibou Moyen-duc

Figure 2 : Localisation des sites d’étude du régime alimentaire du Hibou Moyen-duc et des occurrences de perruches à collier (données de répartition de la perruche pour l’Italie : GBIF.org (10 June 2020) GBIF Occurrence Download https://doi.org/10.15468/dl.qnqet9)

Afin de confirmer cette hypothèse, l’étude de 2020 a analysé le régime alimentaire hivernal de la population de Hiboux Moyen-duc de Follonica, pour y évaluer la consommation des perruches. Ces résultats ont ensuite été comparés avec le régime hivernal de ces rapaces dans deux autres zones urbaines du centre de l’Italie (Grosseto et Pisa), où la perruche n’est pas présente (Figure 2).

Dans un premier temps, 167 pelotes de réjection ont été collectées sous un perchoir d’hiver de Moyen-duc à Follonica, à raison d’un passage une fois par semaine entre novembre 2017 et février 2018, soit un total de 18 heures de collecte pour l’ensemble de l’étude. De la même manière, 137 pelotes en provenance de la ville de Pisa ont été récoltées et analysées. Les pelotes ont ensuite été traitées en laboratoire pour séparer et identifier les éléments correspondant aux différentes proies (ex. crânes, mandibules, fragments d’insectes, becs et plumes). Le régime alimentaire des hiboux de Grosseto avait déjà été déterminé par Martelli et Fastelli (2013).

Résultats de l’étude

Au total, 422 fragments identifiables ont pu être isolés des 167 pelotes de Follonica, et huit catégories de proies ont été identifiées par les chercheurs (Tableau 1). Comme attendu, le régime alimentaire du Moyen-Duc est essentiellement constitué de petits rongeurs, présents dans les pelotes avec des fréquences relatives comprises entre 69 % et 76 % des items identifiés. Les oiseaux sont quant à eux présents avec des fréquences relatives comprises entre 6 % et 33 %.

À Follonica, la Perruche à collier représente plus de 11 % du régime alimentaire du rapace, faisant ainsi partie des cinq proies les plus représentées.

Tableau 1. Fréquence relatives (%) des items alimentaires identifiés dans les pelotes de réjection hivernales des hiboux Moyen-duc de trois villes de la Province du Grosseto (Italie). D’après les tableaux 1 & 2 de Mori et al. (2020, p. 155 & p. 156 respectivement ; https://dialnet.unirioja.es/revista/7598/V/43).

Proies Fallonica   Grosseto*   Pisa
n. pelotes 167 83 137
n. items 422 159 146**
Mammalia    
Souris domestique 36.4 49.7 8.8
Mulot sylvestre 18.4 25.2 13.1
Mulot à collier 5.8
Rat noir 21.0 0.6 7.3
Surmulot 8.0
Murinés indéterminés 3.2
Rat taupier 22.6
Campagnol de Savi 5.1
Crocidure leucode 0.7
Soricidés indéterminés 1.1
Aves
Perruche à collier 11.4
Moineau d’Italie 2.2
Merle noir 1.5
Rougegorge 0.7
Rougequeue noir 0.7
Accenteur mouchet 0.7
Autres oiseaux et indéterminés 21.6 23.3
Arthropoda
Tenebrionidés 1.3 13.9
Autres hexapodes 0.4

* d’après Martelli et Fastelli (2013) ; ** Emiliano Mori com. pers.

Conclusions

Dans la ville de Follonica, la perruche à collier représente donc une proie non négligeable du Hibou Moyen-duc dans la ville de Follonica. Il est intéressant de voir que les oiseaux en général sont également fortement représentés dans le régime des hiboux de cette ville ainsi qu’a Grosseto (plus de 30 %). Or, ces proies sont généralement plus rares dans son régime alimentaire, de l’ordre de 6 % comme à Pisa et dans l’ensemble de son aire de répartition (Birrer, 2009).

Asio otus par Bernard Stam (CC BY-SA 2.0)

L’importance de la prédation des perruches par le Hibou Moyen-duc peut s’expliquer par la capacité de nombreuses espèces de prédateurs à adapter leur régime alimentaire selon la disponibilité des proies locales. La sélection des proies reflète souvent leur facilité de capture dans un lieu donné. En effet, dans la zone d’étude à Follonica, la colonie de perruches était située à quelques centaines de mètres d’un perchoir à Hibou Moyen-duc. Du fait de leur concentration dans une zone restreinte, et leur comportement de regroupement nocturne (dortoirs), les perruches pouvaient constituer une proie « facile » pour le rapace. Ces psittacidés introduits semblent ainsi pouvoir fournir aux rapaces nocturnes une source de nourriture relativement importante, pour peu que des sites propices à l’installation et aux activités de chasses par ces prédateurs indigènes soient disponibles.

Par ailleurs, bien que les perruches à collier puissent se montrer très agressives face aux grands prédateurs (Le Louarn et al., 2016, Hernández–Brito et al., 2014a), y compris dans leurs zones d’alimentation, leurs comportements de défense se manifestent principalement sur les sites de reproduction, avec une plus grande vulnérabilité dans les gîtes nocturnes, qui pourraient ainsi être plus facilement exploités par ces prédateurs. Cette hypothèse doit toutefois être nuancée car il a également été observé (Le Louarn, obs. pers.) qu’une forte présence d’individus dans les dortoirs limite le risque de prédation individuelle, avec un risque moindre pour les oiseaux présents au centre de l’arbre.

Psittacula krameri en sortie de cavité © M. Le Louarn

Peu de données ont déjà été spécifiquement publiées sur les prédateurs de la Perruche à collier, et aucune concernant une prédation par des rapaces nocturnes. Selon les travaux de Menchetti et Mori (2014), dans les pays où des psittacidés exotiques ont été introduits, leurs attaques par des espèces indigènes d’oiseaux prédateurs sont rares. Toutefois, des événements de prédation exercés par des rapaces diurnes et des corvidés ont été rapportés à travers l’Europe, ainsi que par des rongeurs arboricoles et des chats errants. Par exemple, au Royaume-Uni et en Italie, il a été observé (Pithon et Dytham, 1999 ; Menchetti et Mori, 2014 ; Harris, 2015) que l’Epervier d’Europe (Accipiter nisus), l’Autour des palombes (Accipiter gentilis), le Faucon pèlerin (Falco peregrinus) et le Faucon hobereau (Falco subbuteo) peuvent parfois s’attaquer aux perruches. Les rongeurs, comme notre Écureuil roux, Sciurus vulgaris, ou encore l’exotique Écureuil gris (Sciurus carolinensis), ainsi que les rats noirs (Rattus rattus), qui exploitent parfois les nids des cavités d’arbres, peuvent également constituer des prédateurs occasionnels des poussins (Shwartz et al., 2008 ; Mori et al., 2013 ; Hernández – Brito et al., 2014b). En Italie et en Belgique, le Choucas (Corvus monedula) et la Corneille noire (Corvus corone) sont aussi identifiés comme des prédateurs des poussins de Perruche à collier (Menchetti et Mori, 2014).

Cette présente étude montre donc que le Hibou Moyen-duc est bien capable d’adapter son régime alimentaire à des proies faciles d’accès et abondantes, avec une grande plasticité de régime alimentaire selon les disponibilités incluant des rongeurs comme le surmulot, et de petits oiseaux urbains (Tableau 1) comme la Perruche à collier ou le Merle noir (Laiu et Murariu, 1998 ; Birrer, 2009 ; Martelli et Fastelli, 2013 ; Mori et Bertolino, 2015).

Dans le contexte étudié, ce rapace nocturne constitue donc bien un prédateur de la Perruche à collier, notamment en hiver. Des travaux futurs devraient permettre de mieux établir l’ampleur de l’impact à moyen terme sur la population locale de perruches et déterminer si la population de rapaces peut permettre la régulation de cette espèce exotique envahissante.

Par ailleurs, cette étude nous montre également que la préservation et la conservation des équilibres écologiques, – par exemple au moyen du renforcement de la biodiversité en milieu urbain avec l’augmentation du nombre de nichoirs en ville –, offre par leurs interactions (notamment la prédation) la possibilité de contrôler ces espèces qui s’adaptent souvent aux autres perturbations engendrées par les activités humaines.

Le cas de la prédation de la Perruche à collier par le Hibou Moyen-duc nous semble être une excellente démonstration des capacités d’adaptation rapide d’une espèce à une nouvelle situation dans les zones urbanisées, où la biodiversité est pourtant soumise à de multiples pressions humaines. Pour les oiseaux, elle permet d’augurer la mise en place de telles possibilités de régulation de la biodiversité urbaine par de nouveaux “exploiteurs”, indigènes pourquoi pas, capables de modifications rapides de comportements portant en particulier, comme l’indiquait l’article de Kark et al. (2007), sur l’alimentation, le degré de socialité, la sédentarité ou les sites de nidification.

Pour aller plus loin – Un autre exemple de régulation d’une invasion par une espèce indigène :

Le cas de la réhabilitation des populations de la Martre des pins (Martes martes) en Écosse a contribué à diminuer la population d’écureuils gris et favorisé le retour de l’écureuil roux autochtone (Sheehy et al. 2018).

Pour en savoir plus, un entretien avec l’un des auteurs de l’article est disponible sur le site de la Fondation pour la recherche sur la Biodiversité :
https://www.fondationbiodiversite.fr/especes-exotiques-envahissantes-ipbes-7/

Rédaction : Madeleine Freudenreich, Comité français de l’UICN, Benoît Pisanu, UMS PatriNat et Marine Le Louarn, écologue
Relecture : Alain Dutartre, expert indépendant et Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

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Sources citées dans l’article :

Cet article est également disponible en : Anglais

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