La Fourmi aiguille asiatique, Brachyponera chinensis, vient d’être signalée en France dans une pépinière des Bouches du Rhône. Il s’agit du troisième pays européen concerné après l’Italie et l’Allemagne. Cette espèce est inscrite au règlement européen relatif aux espèces exotiques envahissantes (Règlement UE n° 1143/2014).
Identification et description
Brachyponera chinensis (anciennement Pachycondyla chinensis) est une fourmi de la sous-famille des Ponerinae, mesurant environ 4 mm de long, au corps brun foncé à noir et aux pattes plus claires, orangées. Discrète et peu visible, elle se distingue surtout par sa piqûre très douloureuse. Son identification de terrain reste délicate : elle appartient à un complexe d’espèces proches morphologiquement, B. luteipes, B. nigrita et B. obscurans (Yashiro et al., 2010), ce qui impose une confirmation par examen morphologique fin, voire par analyse génétique.
Biologie, reproduction et habitats
L’espèce forme des colonies de taille modeste, généralement de quelques dizaines à quelques centaines d’ouvrières, avec une reine reproductrice et des ouvrières stériles. Sa particularité biologique majeure réside dans son mode d’accouplement : les individus sexués s’apparient majoritairement à l’intérieur même de la colonie, entre individus apparentés. Une stratégie de reproduction consanguine très inhabituelle chez les fourmis. Cette tolérance à la consanguinité limiterait les effets délétères des goulots d’étranglement génétiques lors des introductions, ce qui constituerait un trait facilitant son caractère envahissant (Eyer et al., 2018). La colonisation de nouveaux sites se fait par vol nuptial mais également par bourgeonnement de colonies (essaimage à pied, transport des congénères par portage) ce qui favorise une dispersion locale rapide mais discrète.
Elle affectionne les milieux humides et ombragés : forêts naturelles, sous les pierres, troncs ou débris, à proximité de colonies de termites dont elle se nourrit dans son aire d’origine, ainsi que les jardins, paillis et zones urbaines (Guénard & Dunn, 2010). Cette plasticité d’habitat, des milieux forestiers aux jardins périurbains, explique sa capacité à s’installer aussi bien en contexte naturel qu’anthropisé.
Répartition
L’aire d’origine de cette fourmi couvre les régions côtières de la Chine continentale, Taïwan, la péninsule coréenne et le Japon, avec des mentions également au Népal, au Vietnam et en Thaïlande selon certaines sources (Menchetti et al., 2022). L’espèce a été introduite aux États-Unis dans les années 1930, avec une première mention en Géorgie en 1932. Longtemps passée inaperçue, elle s’est ensuite largement répandue dans le sud-est du pays et continue aujourd’hui de progresser vers le nord. Elle est désormais signalée dans près d’une vingtaine d’États, de la Floride au Wisconsin et à la Pennsylvanie (Guénard et al., 2018). Des modélisations basées sur le changement climatique anticipent une poursuite de cette expansion vers des latitudes plus septentrionales en Amérique du Nord (AntWiki, 2026).
Le premier signalement européen confirmé a été établi en juillet 2020 en Italie, près de Naples, à partir d’un spécimen mâle attiré par l’éclairage public et identifié génétiquement par une équipe de recherche de Barcelone (Menchetti et al., 2022). Une seconde population italienne a depuis été détectée à environ 730 km au nord-ouest du premier site, à proximité du lac de Côme (Schifani et al., 2024). En Allemagne, une colonie installée en extérieur a été découverte à Stuttgart dans le parc Rosenstein lors d’un inventaire de la biodiversité (BioBlitz) le 2 juin 2025, probablement introduite par le commerce horticole. Les indices recueillis suggèrent une population capable de passer l’hiver, donc potentiellement établie durablement (Boudinot et al., 2026). Le signalement en France s’inscrit dans cette dynamique de diffusion progressive de l’espèce en Europe, vraisemblablement portée par les filières commerciales de végétaux.
Situation d'invasion
Dans son aire d’introduction nord-américaine, B. chinensis provoque un déclin marqué de l’abondance et de la diversité des fourmis indigènes, notamment du genre Aphaenogaster, dont les populations ont reculé de plus de 90 % dans certaines zones envahies (Guénard & Dunn, 2010). Or, ces fourmis indigènes assurent la dispersion des graines de nombreuses plantes forestières (myrmécochorie). Leur déclin perturbe les relations de mutualismes plante-fourmi essentielles au renouvellement du sous-bois (Rodriguez-Cabal et al., 2012). Sur le plan sanitaire, sa piqûre, plus douloureuse que celle des fourmis communes, peut déclencher des réactions allergiques cutanées et, dans des cas documentés, des chocs anaphylactiques nécessitant une prise en charge médicale (Nelder et al., 2026 ; Cho et al., 2002).
En Europe, l’invasion est à un stade précoce et les impacts écologiques ou sanitaire ne sont pas encore documentés. Cependant les détections récentes de populations au sein trois pays européens, confirment la capacité de cette espèce à établir des colonies et suggèrent un ou des voies d’introduction actives.
La situation d’invasion en France
Dans le cadre d’un suivi des communautés de fourmis dans les jardineries de la région Sud, sa présence a été signalée en juin 2026 dans les Bouches du Rhône et son identification par analyses moléculaires a été confirmée le 22 juin.
Cadre réglementaire
Brachyponera chinensis a été ajoutée en juillet 2025 à la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne via le règlement d’exécution 2025/1422 de la Commission (Journal officiel de l’Union européenne, 2025). Cette inscription se traduit par une interdiction d’importation, de détention, d’élevage, de transport, de commercialisation, d’échange, de reproduction et de relâcher dans le milieu naturel sur l’ensemble du territoire de l’Union, ainsi qu’une obligation pour les États membres de mettre en place une surveillance des voies d’introduction, de notifier rapidement toute nouvelle apparition et, lorsque cela reste possible, d’engager une éradication précoce.
Perspectives
Plusieurs priorités se dégagent.
– Délimitation précise de la zone envahie;
– Renforcement de la surveillance ciblée autour des points d’entrée à risque (pépinières, jardineries, zones d’échanges de plantes en mottes);
– Prospections des zones périphériques au site de découverte;
Les retours d’expérience nord-américains montrent qu’une éradication complète est difficile une fois l’espèce établie en milieu. Les marges de manœuvre résident donc surtout dans l’intervention précoce sur des foyers isolés (destruction ciblée de colonies) et dans la sensibilisation du grand public et des filières professionnelles du végétal.
En savoir plus
Consulter l’analyse de risque (Commission européenne)
Boudinot, B. E., Palm, B., Bellersheim, A., Richter, A., Grunicke, D., HÄRTEL, M. P., & Haas-Renninger, M. (2026). BioBlitzed: The first record of Brachyponera chinensis (Emery, 1895) in Germany (Hymenoptera: Formicidae). Zootaxa, 5785(1), 188-194.
Cho, Y. S., Lee, Y. M., Lee, C. K., Yoo, B., Park, H. S., & Moon, H. B. (2002). Prevalence of Pachycondyla chinensis venom allergy in an ant-infested area in Korea. Journal of allergy and clinical immunology, 110(1), 54-57.
Eyer, P. A., Matsuura, K., Vargo, E. L., Kobayashi, K., Yashiro, T., Suehiro, W., … & Tsuji, K. (2018). Inbreeding tolerance as a pre‐adapted trait for invasion success in the invasive ant Brachyponera chinensis. Molecular Ecology, 27(23), 4711-4724.
Guénard, B., Wetterer, J. K., & MacGown, J. A. (2018). Global and temporal spread of a taxonomically challenging invasive ant, Brachyponera chinensis (Hymenoptera: Formicidae). Florida Entomologist, 101(4), 649-656.
Guénard, B., & Dunn, R. R. (2010). A new (old), invasive ant in the hardwood forests of eastern North America and its potentially widespread impacts. PLoS One, 5(7), e11614.
Menchetti, M., Schifani, E., Gentile, V., & Vila, R. (2022). The worrying arrival of the invasive Asian needle ant Brachyponera chinensis in Europe (Hymenoptera: Formicidae). Zootaxa, 5115(1), 146-150.
Nelder, M. P., Paysen, E. S., Zungoli, P. A., & Benson, E. P. (2006). Emergence of the introduced ant Pachycondyla chinensis (Formicidae: Ponerinae) as a public health threat in the southeastern United States. Journal of Medical Entomology, 43(5), 1094-1098.
Rodriguez-Cabal, M. A., Stuble, K. L., Guénard, B., Dunn, R. R., & Sanders, N. J. (2012). Disruption of ant-seed dispersal mutualisms by the invasive Asian needle ant (Pachycondyla chinensis). Biological Invasions, 14(3), 557-565.
Schifani, E., Grunicke, D., Montechiarini, A., Pradera, C., Vila, R., & Menchetti, M. (2024). Alien ants spreading through Europe: Brachyponerachinensis and Nylanderiavividula in Italy. Biodiversity Data Journal, 12, e123502.
Yashiro, T., Matsuura, K., Guenard, B., Terayama, M., & Dunn, R. R. (2010). On the evolution of the species complex Pachycondyla chinensis (Hymenoptera: Formicidae: Ponerinae), including the origin of its invasive form and description of a new species. Zootaxa, 2685(1), 39-50.
Photo du Haut de page : © INaturalist /CCO
Rédaction et relecture : Yohann Soubeyran (Comité français de l’UICN) et Olivier Blight (Université d’Avignon)