Analyse coût-bénéfice du contrôle des espèces envahissantes : le cas de la Bernache du Canada Branta canadensis en Flandres (Belgique)

 In dossiers de la lettre d'information

Tous les grands groupes végétaux et animaux comportent dans leurs rangs des taxons considérés comme envahissants dans tout ou partie des régions où elles sont introduites. Les oiseaux ne font pas exception à cette règle et plusieurs espèces inféodées aux milieux humides (Erismature rousse, Ouette d’Egypte, Ibis sacré et Bernache du Canada) font déjà l’objet en métropole d’une gestion organisée à différentes échelles territoriales. Le développement croissant de populations de Bernache du Canada dans divers plans d’eau de loisirs en milieux urbains et périurbains de la métropole a d’ailleurs amené très récemment l’Office national de la chasse et de la faune sauvage a éditer une brochure présentant les moyens permettant de réduire les nuisances engendrées par cette espèce.

La France n’est pas le seul territoire européen dans lequel cette grande oie cause des nuisances. En effet, elle est considérée comme l’espèce ayant les impacts écologiques et économiques les plus importants sur 26 espèces d’oiseaux exotiques établies dans l’Union Européenne (Kumschick et Nentwig, 2010). Les impacts causés par la Bernache du Canada sont nombreux : dégradation des plans d’eau et augmentation de l’eutrophisation, dommages sur les cultures agricoles (blé en particulier), compétition avec les autres oiseaux, vecteur de maladies, collisions avec des avions, etc. (Van Ham et al., 2013).

Une analyse coût-bénéfice du contrôle de cette espèce en Flandres a été récemment réalisée par Nikolaas Reyns et ses collègues. Elle s’est appuyée sur des données de répartition, de capture et d’évaluation des impacts sociaux, économiques et écologiques documentées depuis plusieurs années dans cette région.

Branta canadensis - Stérilisation d'oeufs -Daniel Serre ONCFS

Stérilisation d’œufs de Bernache du Canada © Daniel Serre – ONCFS

En début de leur article, les auteurs rappellent l’obligation des États membres de mettre en place des mesures de gestion appropriées en vertu de l’existence de la nouvelle législation européenne, cette gestion devant intégrer les coûts des dommages, ceux de l’inaction et ceux des interventions permettant une gestion efficace de l’espèce considérée. Sur ce dernier point, ils précisent que les mesures d’interventions, spécifiques à chaque État membre, devraient être proportionnées aux impacts de l’espèce sur le territoire et fondées sur une analyse des coûts et des bénéfices, intégrant les aspects écologiques, sociaux et économiques. Cependant cette exigence de la réglementation européenne sur les EEE reste encore rarement appliquée car il n’existe actuellement aucune norme ou ligne directrice claire pour son application aux EEE (Tollington et al., 2015).

L’analyse ex ante[1] des coûts et des bénéfices se base sur le calcul d’une « valeur actualisée » (VA) (« present value » dans l’article) pour chaque scénario de gestion envisagé. Cette valeur est égale à la perte financière évitée grâce à la gestion, moins le coût de mise en œuvre de cette gestion. Cette analyse permet d’aider au choix des options de gestion les plus rentables, le scénario préféré étant celui qui amène aux VA les plus élevées.

[1] Se dit de l’analyse des faits économiques effectuée avant qu’ils se soient produits, résultant des projets et des anticipations des agents économiques, par opposition à “ex post”.

Dans ce cas, les auteurs ont comparé un scénario utilisant seulement les stratégies de gestion classiques, à savoir abattage sélectif non coordonné et destruction d’œufs, avec un scénario amélioré comprenant des captures coordonnées supplémentaires d’individus en période de mue (période pendant laquelle les oies ne peuvent pas voler) (Figure 1). En termes d’impacts, seuls les coûts des dommages associés à l’eutrophisation et des dégâts causés aux prairies cultivées ont été estimés. Les coûts de gestion estimés ont pris en compte le fait que la gestion actuelle est en grande partie réalisée par des bénévoles non rémunérés (chasseurs et ONG environnementales). L’évolution de la taille de la population au fil du temps a également été évaluée. La projection a été réalisée jusqu’à l’année 2050.

Figure 1 : Représentation schématique du cadre d’analyse coût-avantage (VA : valeur actualisée ; CG : coût de gestion ; CD : coût des dommages).

La réalisation d’une telle analyse nécessite de nombreuses données, telles que la taille de la population régionale, des données économiques sur la gestion et les dommages dans la zone d’étude, et sur l’efficacité des différentes stratégies de gestion applicables en général aux oies. Dans le cas de la Bernache du Canada en Flandre, ces données étaient bien documentées. La figure 2 présente la répartition de l’espèce sur le territoire de l’analyse et les efforts de captures réalisés en période de mue.

La comparaison des deux scénarios testés selon différents taux de capture, des différents coûts de dommage pour l’eutrophisation et divers taux d’actualisation, a montré que les dommages évités par le scénario de gestion amélioré présentaient des montants entre 21,15 et 45,82 millions €.

Les auteurs en concluent donc que le fait de compléter les mesures de gestion actuelles par des captures coordonnées a permis de réduire considérablement les coûts de dommages associés à l’eutrophisation et aux pertes agricoles. Ils notent de plus que leur approche a certainement sous-estimé les coûts de dommages car ils n’y ont intégré que deux impacts majeurs de l’espèce (l’eutrophisation et les dégâts aux prairies cultivées), les autres impacts, et notamment ceux sur la biodiversité et les services écosystémiques étant plus difficiles à évaluer.

Dans la discussion très argumentée de l’article, ils détaillent les compléments d’évaluations des données d’impact qui pourraient être utiles pour améliorer les résultats de ce type d’analyse complexe, telles que des données pouvant s’appuyer sur le comportement de l’espèce et sur le fonctionnement et les usages des milieux concernés. Ils rappellent les méthodes d’évaluation portant sur les consentements à payer [2] en indiquant n’avoir pas trouvé d’études spécifiques pour la Flandre fournissant des références en terme de valeurs d’existence ou de valeurs récréatives pour la Bernache du Canada. Ils commentent également l’efficacité des méthodes de gestion (dont la destruction des œufs), les évolutions possibles des autres populations d’oies en lien avec la régression des populations de Bernache, etc.

[2] Le consentement à payer est une somme que les personnes enquêtées sont prêtes à payer pour éviter la dégradation d’un bien environnemental ou encore son amélioration. Le consentement à payer * ( CAP *) est l’expression en euro de la différence de bien-être (ou de satisfaction) associée à cette dégradation / amélioration de l’environnement (source : portail Eau France).

Ils constatent également que l’analyse coût-bénéfice ne permet pas nécessairement de définir l’optimum économique de la gestion à mettre en œuvre et qu’elle reste compliquée à réaliser car s’appuyant seulement sur la quantification d’impacts qui peuvent être évalués en termes monétaires. Elle serait également plus appropriée pour la gestion d’espèces établies que pour des espèces nouvellement introduites pour lesquelles les corpus d’information indispensables à l’analyse restent limités. Elle a en revanche comme intérêt de pousser à mieux identifier les impacts engendrés par les espèces dont la gestion est souhaitée et à mieux renseigner les coûts de la gestion mise en place.

Les auteurs concluent que les résultats obtenus montrent qu’une analyse coût-bénéfice complétant les évaluations des risques peut être utile pour appuyer les décisions concernant la gestion des EEE, en apportant un moyen d’intégrer des effets écologiques et économiques dans le processus de décision débouchant sur la gestion concrète des espèces. Dans le cas qu’ils ont analysé, les coûts de dommage évités par la mise en œuvre d’une stratégie complémentaire de gestion des populations de Bernache du Canada en Flandre sont nettement supérieurs aux dépenses supplémentaires de cette nouvelle stratégie.

Retrouver tous les articles du dossier sur l’évaluation des coûts des espèces exotiques envahissantes :
– Le coût mondial des impacts des insectes exotiques envahissants, largement sous-estimé?
– À propos du coût de la gestion des espèces exotiques envahissantes en Australie

En savoir plus :

Rédaction : Alain Dutartre,
Relectures : Doriane Blottière et Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

Cet article est également disponible en : Anglais

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