Ludwigia x kentiana, un taxon de jussie potentiel en France ?

 In A surveiller de près

Un taxon de jussie potentiel en France : c’est ainsi que le présente Jean-François Christians dans son article « À propos de deux jussies du nord-est de la France : Ludwigia peploides subsp. montevidensis (Spreng.) P.H.Raven et Ludwigia grandiflora subsp. hexapetala (Hook. & Arn.) G.L. Nesom & Kartesz (Onagraceae) » paru en 2019 dans Les Nouvelles archives de la flore jurassienne et du nord-est de la France.

Cet hybride (Ludwigia × kentiana, issu du croisement entre Ludwigia palustris × L. natans) n’a pas encore été rencontré “à l’état sauvage” en métropole mais il en signale la présence en milieu naturel à quelques kilomètres de la frontière française en Suisse (Maire & Lambelet, 2017) et en Allemagne où, selon Dunkel et al. (2007), une population de la plante aurait été présente depuis plus de 20 ans dans une gravière le long du Rhin, près de Daxlanden, au sud de Karlsruhe.

Comparaison de trois taxons de Ludwigia par Jean-François Christians

Ludwigia × kentiana

Dans un article, Clement (2000) présente le déroulement d’observations ayant conduit à la description de ce taxon. À la suite de cette première observation en 1995 dans un bassin situé dans le comté de Surrey (sud-est de l’Angleterre) d’une plante identifiée comme étant Ludwigia palustris, l’examen d’échantillon reçu pour confirmation a conduit l’auteur à considérer qu’il ne pouvait s’agir de cette espèce. Il s’agissait très probablement d’une plante déjà connue par les aquariophiles sous le nom de Ludwigia × mullertii, un hybride dont les parents pouvaient être Ludwigia palustris (L.) Elliott et L. repens J. R. Forst. Après une analyse des informations taxonomiques disponibles sur ces deux parents, il a donc produit une description de cet hybride. Son article comporte également une planche d’illustrations (Figure 1), un tableau des caractéristiques morphologiques permettant de différentier l’hybride et ses parents et une clé de détermination des espèces de Ludwigia présentes en Europe.

Figure 1 : Ludwigia x kentiana (A-G) et L. palustris (a-g). D. J. P. Smith © 1998

Des photos de ce taxon sont disponibles sur le site “Flora von Deutschland“. L’une d’entre elles montre sa taille relativement plus importante et un feuillage plus rougeâtre que L. palustris.

Il s’agirait donc du premier taxon de Ludwigia exotique observé en milieu naturel en Grande-Bretagne. Dans son rapport d’étape 2019 sur le programme de gestion de Ludwigia grandiflora en Grande-Bretagne, Trevor Renals fait état de la présence de cet hybride dans quatre sites, deux dans le Surrey et deux dans la région de Manchester. Il note que si la plante semble actuellement ne pas poser de difficultés (“It currently appears to be benign“), elle pourrait présenter un risque futur plus important avec l’évolution climatique. Il rappelle également qu’elle n’est actuellement pas interdite de vente au Royaume-Uni.’

Pour ce qui est des risques d’introductions en milieu naturel en métropole, ce taxon ne fait pas partie des espèces actuellement listées comme préoccupantes pour l’Union Européenne et peut donc faire l’objet d’un commerce en aquariophilie et donc d’introductions accidentelles.

Une espèce sous surveillance chez nos voisins suisses

En ce qui concerne les populations citées par Christians (2019) comme étant proches de la France, celle citée dans la vallée du Rhin en aval du territoire français ne devrait pas à priori présenter de risque, il n’en est peut-être pas de même pour certaines d’entre elles observées en Suisse. En effet, selon Maire & Lambelet (2017) l’espèce naturalisée dans le canton de Genève depuis 2004 y serait actuellement présente dans quatre sites dont deux situés à l’aval du lac Léman dans le lit majeur du Rhône (Figure 2).

Figure 2 : Répartition de Ludwigia kentiana dans le canton de Genève – extrait de la publication de Maire & Lambelet (2017)

Les auteurs donnent des précisions sur l’historique d’identification de la plante, tout d’abord considérée en 2004 comme L. palustris, pour être finalement identifiée comme l’hybride (L. × kentiana), après validation en 2015 d’E.J. Clement (l’auteur de la description en 2000). Leur article comporte également un énoncé tout à fait utile des critères de différenciation entre l’hybride et L. palustris, qui peut faciliter l’identification de la plante.

Ils en concluent que Ludwigia × kentiana aurait été introduit au début des années 2000 dans l’étang de la Réserve naturelle du Bois des Mouilles (commune de Bernex, située à quelques kilomètres en aval de Genève dans le lit majeur du Rhône), très probablement à partir de plantes d’aquarium, qu’il s’est naturalisé sur ce site, pour être ensuite introduit dans d’autres sites du canton de Genève à partir de boutures lors de travaux de renaturation de zones humides entre 2010 et 2012.

Ils notent que, selon les informations disponibles, L. × kentiana serait moins “virulente” que les deux espèces de jussies, L. grandiflora et L. peploides, et qu’aucune indication de propagation sans action humaine n’a été signalé. Ils rappellent toutefois qu’une propagation par le courant vers de nouveaux sites via le transport de fragments de tiges ne peut pas être exclue et que ses conséquences peuvent en être importantes : ils ont constaté dans les sites du canton de Genève que l’hybride pouvait rapidement former des herbiers denses et monospécifiques dans les biotopes favorables.

Le caractère potentiellement envahissant de cet hybride, “la jussie de Kent”, a déjà été signalé, comme par exemple dans la “Flore de la France méditerranéenne continentale” de Tison et al. (2014). En Allemagne, parmi les 80 espèces de plantes exotiques évaluées par Nehring et al. (2013), L. × kentiana figure dans la Liste Noire des 38 espèces considérées comme invasives, dans une sous-catégorie “Aktionliste”, rassemblant les EEE présentes sur de petites superficies, considérées comme en début d’invasion, pour lesquelles les mesures de contrôle sont connues et peuvent en permettre l’éradication. Pour les espèces de ce groupe, la gestion devrait comporter détection précoce et intervention rapide.

Selon Maire & Lambelet (2017), le taxon devrait être considéré comme une plante envahissante potentielle en Suisse et figurer sur la Watch List établie par Info Flora (Buholzer et al., 2014). Sa progression devrait être surveillée, ses caractéristiques écologiques étudiées et son éradication envisagée dans les sites où sa présence est avérée.

 

Interventions de gestion

Panneau de sensibilisation mis en place lors des travaux à Bernex en septembre 2019 © J-F Christians

Le canton de Genève semble bien se préoccuper de la présence de cette plante puisqu’elle a fait l’objet en avril 2019 d’un appel d’offre de l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature de Genève portant sur des « Travaux d’amélioration des milieux aquatiques et riverains et lutte contre une plante exotique envahissante (Ludwigia × kentiana) » dans la Réserve naturelle du Bois des Mouilles (Bernex). Dans la description détaillée du projet est indiqué une action de “décapage des surfaces où la plante est présente et stockage des matériaux”.

Un contact avec Emmanuelle Favre de l’Office cantonal nous a permis d’obtenir des précisions sur ces travaux réalisés durant l’été 2019. Ils ont comporté différentes phases successives d’interventions (pompage pour assèchement partiel de l’étang, pêche de sauvegarde des poissons, coupe des roselières et débroussaillage des saules des berges, décapage à la pelle mécanique des zones colonisées par L. × kentiana, transport et stockage des matériaux, arrachage manuel de petits foyers disséminés, etc.). Un descriptif complet de ces travaux produit en décembre 2019 est disponible sur le site du Centre de ressources EEE avec l’accord de Mme Favre.

Jean-François Christians, auteur de l’article cité précédemment et botaniste lyonnais, nous a indiqué également que, lors d’une visite sur le terrain en septembre 2019, il avait pu observer quelques spécimens de L. × kentiana en fleurs sur les vases asséchées et les berges de l’étang et Mme Favre nous a précisé qu’en 2020, un passage mensuel d’arrachage des repousses encore présentes avait été organisé. À la mi-août, le bureau d’étude chargé du suivi signalait la présence de quelques plantes semblant “peiner à repousser”. En revanche, le suivi de la végétation indigène (également en cours) montrait des développements importants de plusieurs espèces, hydrophytes et hélophytes.

À la suite de notre demande d’informations, Emmanuelle Favre nous a aussi transmis des informations concernant un autre site du canton de Genève (Réserve Naturelle de Combe-Chapuis, commune de Versoix, sur le bassin versant Nord du Léman), posant apparemment moins de difficultés, et où des travaux avaient déjà été engagés en 2018. Un rapport technique intitulé “Propositions de lutte contre Ludwigia × kentiana à Combe Chapuis” avait été rédigé en 2017 par Anne-Laure Maire, dans lequel figurent des éléments précis sur la répartition de l’espèce (environ 600 m² colonisés depuis la première observation de l’espèce dans le site en 2010) et des préconisations d’interventions. En août 2018, les travaux ont consisté en un décapage à la pelle mécanique sur 10-20 cm de profondeur des zones colonisées et les matériaux extraits ont été enfouis dans le site à 1 m de profondeur. Sur ce site plus sec que le Bois des Mouilles et au plan d’eau beaucoup moins profond, les résultats ont été meilleurs avec seulement quelques repousses arrachées durant l’été.

En conclusion, la remarque de Maire et Lambelet (2017) sur les capacités de cet hybride à former rapidement, “dans des zones d’eau peu profondes, des tapis denses et monospécifiques“, nous amène donc à proposer qu’il figure en bonne place dans la rubrique “A surveiller” du site du Centre de ressources et que, pour éviter toute confusion avec lui, une vigilance accrue soit portée par les intervenants de terrain lors de leurs identifications concernant L. palustris : sur ce second point, Jean-François Christians nous a indiqué que plusieurs botanistes en Rhône-Alpes ont déjà “l’œil dessus” !

 

Remerciements :

  • Emmanuelle Favre (Office cantonal de l’agriculture et de la nature, République et Canton de Genève) pour la transmission de documents et d’informations
  • Jean-François Christians (Rillieux-la-Pape, 69140) pour les informations et les photographies des plantes et du site du Bois des Mouilles.

 

Liens vers les documents transmis par Mme Favre :

  • Fiche de réalisation et suivi technique : Bois des Mouilles. Amélioration des milieux aquatiques et riverains et lutte contre Ludwigia × kentiana (2019) [lien]
  • Propositions de lutte contre Ludwigia × kentiana à Combe Chapuis (2017) [lien]
  • Fiche spécifique de mesure ponctuelle : Combes-Chapuis. Eradication de Ludwigia × kentiana (2018) [lien]

 

Bibliographie :

 

Rédaction : Alain Dutartre, expert indépendant
Relectures : Madeleine Freudenreich, Comité français de l’UICN

Cet article est également disponible en : Anglais

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