Quel impact de la législation sur la libération d’animaux de compagnie exotiques aquatiques?

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Des animaux de compagnie…

Des millions d’animaux sont élevés en captivité ou capturés dans la nature chaque année pour le commerce mondial d’animaux exotiques (OATA, 2018). Ce commerce peut conduire à la surexploitation des habitats naturels et créer des problèmes environnementaux et de santé publique pouvant être graves, causés par l’introduction, délibérée ou accidentelle, d’espèces envahissantes dans le monde (Hulme et al., 2017). Pour tenter de réduire ces dommages et ces risques, ces activités sont encadrées par des règlementations qui concernent, par exemple, le commerce des animaux ou les introductions d’espèces exotiques, notamment par le règlement européen de 2014. Les règlementations européennes peuvent aussi spécifiquement concerner certains groupes animaux comme les oiseaux (Règlement 139 / 2013) mais ne couvrent pas précisément l’ensemble des groupes animaux faisant l’objet de ce commerce.

De même, les informations quantitatives sur divers groupes animaux sont insuffisantes pour en évaluer les conséquences environnementales. En particulier, les poissons, écrevisses, reptiles et amphibiens sont parmi les espèces les plus diversifiées du commerce mondial des animaux de compagnie (OATA 2018), avec par exemple 1 100 espèces de poissons d’eau douce commercialisées dans le seul sud-ouest de l’Europe (Maceda-Veiga et al., 2013). Ce commerce implique certains des animaux les plus menacés sur Terre, comme les amphibiens, mais comprend aussi des espèces envahissantes telles que la Tortue de Floride (Trachemys scripta elegans) ou le Xénope lisse (Xenopus laevis).

…devenant gênants ?

La règlementation existante ne semble pas traiter efficacement le risque que des animaux domestiques deviennent indésirables. En effet, une partie des animaux de compagnie fait l’objet d’abandons de la part de leurs propriétaires pour diverses raisons, la grande taille des adultes étant apparemment une raison assez fréquente (Stringham et Lockwood, 2018). Ces animaux sont généralement relâchés dans la nature proche, et peuvent ainsi se retrouver dans la plupart des villes du monde.

C’est dans ce contexte qu’Alberto Maceda-Veiga et ses collègues (Maceda-Veiga et al., 2019) ont cherché à examiner, pour ces groupes d’animaux aquatiques, l’impact que la réglementation du commerce, de la détention et du transport des espèces exotiques envahissantes appliquée en Espagne depuis 2011 (RD1628 / 2011), a eu sur la vente d’espèces interdites chez les détaillants et sur le nombre d’animaux de compagnie exotiques abandonnés dans le nord-est de l’Espagne de 2009 à 2018.

Une évaluation de ces introductions

Pour ce faire, ils ont utilisé trois sources d’informations comme indicatrices du nombre d’animaux de compagnie exotiques devenant indésirables : des données issues d’un centre de sauvetage d’animaux de 2009 à 2018, de la récupération d’animaux dans plusieurs bassins urbains de Barcelone de 2011 à 2018, et d’inspections de 13 détaillants d’animaux de compagnie à Barcelone entre 2011 et 2018. Le Centre catalan de sauvetage des reptiles et des amphibiens (CRARC) est le centre de référence de la région pour les amphibiens et les reptiles exotiques apportés volontairement par leurs propriétaires ou à la suite de confiscations par les autorités.
L’association Galanthus a fourni des données sur le nombre et les espèces récupérées dans 11 bassins urbains, notamment des tortues qui ne sont pas livrées au CRARC mais à d’autres centres de sauvetage d’animaux et des poissons. Les onze bassins étudiés se trouvent dans diverses parties de Barcelone avec des superficies très variables, de 400 à 14 300 m². Ce sont les seuls bassins de la ville complètement vidés chaque année, ce qui a permis de récupérer, de compter et d’identifier les animaux récoltés lors des vidanges.

Ces données ont été complétées par des inspections mensuelles clandestines de 13 détaillants d’animaux de compagnie à Barcelone, représentant 90 % des détaillants d’animaux exotiques de la ville, depuis des entreprises familiales axées sur un type spécifique d’animaux (par exemple, les animaux aquatiques exotiques) jusqu’à de grandes entreprises vendant des animaux terrestres (par exemple, chiens, oiseaux, lapins) aux côtés d’espèces aquatiques exotiques.

Des résultats surprenants

Procambarus clarkii - Marc Collas Onema

Procambarus clarkii © Marc Collas

Les données provenant du CRARC (2009-2018) et des récupérations d’animaux des bassins urbains (2011-2018) ont permis au total d’identifier 60 753 animaux exotiques, appartenant à quatre classes, dix ordres, 47 familles et 139 espèces. La classe des reptiles montrait la richesse taxonomique la plus élevée (29 familles et 109 espèces). Une seule espèce de crustacé a été notée, l’écrevisse Procambarus clarkii.

Les animaux les plus fréquents étaient des tortues, avec T. scripta elegans représentant 46 % des 13 689 tortues répertoriés, dont 309 retrouvées dans les bassins urbains. Les tritons étaient le deuxième taxon le plus répandu dans les données du CRARC, bien que beaucoup moins abondants (497 invididus), 68 % étant Ommatotriton ophriticus x vittatus. Sur les 371 lézards récupérés par le CRARC, 38 % étaient des iguanes et 27 % des agames et sur les 345 serpents enregistrés, le Python royal (32 %) et le Serpent des blés (24 %) étaient les espèces dominantes. 6 crocodiles dont le Caïman à lunettes (50 %) et 57 grenouilles, dont Epipedobates tricolor (32 %), sont également arrivés au CRARC. Les poissons dominaient dans les prises des bassins urbains (44 475 individus), la Gambusie (63 %) et le Carassin (35 %) étant les espèces les plus communes. L’écrevisse Procambarus clarkii était également abondante, avec 1004 individus capturés.

Au total, sept espèces répertoriées par le règlement européen ont été capturées dans les bassins urbains, dont des poissons, des écrevisses et des tortues (Figure 1). Cinq espèces répertoriées ont été livrées au CRARC après 2011, dont les tortues Chrysemys picta et Trachemys scripta troostii, aucune des deux espèces n’ayant été trouvée dans les bassins. 90 % des animaux arrivés au CRARC étaient des dons volontaires de propriétaires d’animaux de compagnie, le reste étant constitué de 8 % de captures sauvages et de 2 % de confiscations par les autorités (douanes, police). Les exceptions étaient les tritons, qui ont été pour la plupart confisqués (25 %) ou capturés dans la nature (74 %), tous ayant des distributions très locales, comme O. ophriticus x vittatus qui a été capturé dans une seule localité.

Figure 1 : abondance des poissons les plus communs et des tortues collectés dans les bassins urbains (G. holbrooki, C. carpio, T. s. elegans et T. s. scripta, sont répertoriées comme espèces exotiques envahissantes selon la règlementation espagnole).

Les 13 détaillants inspectés de 2011 à 2018 ne vendaient pas les animaux de compagnie exotiques envahissants répertoriés interdits par la règlementation espagnole de 2011 (RD1628 / 2011), à l’exception de la Gambusie, espèce sans intérêt ornemental qui a été trouvé mélangée dans des stocks de poissons rouges lors de 3 des 84 visites chez un détaillant.

La figure 2 présente les comparaisons entre les abondances des groupes taxonomiques avant et après application de la première législation espagnole sur les espèces exotiques envahissantes (RD1628 / 2011) : l’effet positif de la législation sur la réduction du nombre d’individus est perceptible dans tous les cas, sauf pour les tortues.

Figure 2 : comparaisons des abondances moyennes (± erreur standard) des espèces exotiques des groupes taxonomiques (grenouilles, lézards; serpents, tortues) selon les livraisons et les confiscations, avant et après application de la première législation espagnole sur les espèces exotiques envahissantes (RD1628 / 2011).

Discussion

La question que se sont posé les auteurs de l’article était “la nouvelle législation a-t-elle freiné la vente et la libération d’espèces envahissantes répertoriées?”. Ils indiquent que leurs travaux suggèrent que la législation mise en place a réussi à freiner la vente des espèces envahissantes répertoriées par les détaillants (Garcia- Diaz et al., 2017). Cependant, la libération d’espèces répertoriées dans les bassins urbains s’est poursuivie, peut-être parce que les campagnes d’éducation n’ont pas été menées en même temps.

Les espèces les plus fréquemment récupérées par le CRARC étaient similaires à celles collectées dans les bassins, bien que le CRARC ait également reçu des amphibiens et des reptiles provenant de confiscations. Le nombre de tortues indésirables est cohérent avec le marché dominé par les jeunes individus, avec une exportation annuelle depuis les États-Unis atteignant 4 millions d’individus (Stringham et Lockwood 2018).

Gambusia holbrooki

Les propriétaires d’animaux n’étaient probablement pas responsables de la plupart des individus de poissons et d’écrevisses récupérés. Le Carassin et la Gambusie, espèces les plus communes, se développent rapidement et se reproduisent facilement dans les bassins urbains. La Gambusie n’a pas d’intérêt ornemental, et ses disséminations peuvent être la conséquence de décennies de recommandations officielles pour l’utilisation de cette espèce dans la lutte contre les moustiques (DAISIE 2009). Les écrevisses ont probablement été relâchées par des pêcheurs car cette espèce n’est pas en vente chez les détaillants d’aquariums de Barcelone.

Les auteurs rappellent qu’ils ont trouvé 134 espèces exotiques autres que les cinq espèces interdites selon la législation espagnole de 2011, ce qui suggère que les efforts antérieurs pour gérer les invasions biologiques n’ont pas été suffisants. Une des raisons est probablement que la législation est réactive, interdisant les espèces déjà connues pour être envahissantes, plutôt que proactive, en réduisant la probabilité d’arrivée d’une nouvelle espèce (Hulme, 2015).

L’interdiction d’une espèce de compagnie nécessite des données quantitatives détaillées (Genovesi et al., 2015) mais le risque d’invasion peut être incertain si les caractéristiques des espèces sont mal connues (Howeth et al., 2016). Une telle insuffisance de connaissances pourrait être corrigée en permettant uniquement la vente d’espèces présentant un faible risque d’invasion bien établi, à partir d’évaluations de risques régionaux, mais le contrôle des invasions par le biais de listes d’espèces autorisées (listes blanches) ne joue probablement pas un grand rôle pour réduire la libération de nombreux animaux exotiques.

L’évaluation du risque d’invasion d’animaux de compagnie exotiques est encore compliquée par l’augmentation de la diversité des espèces dans le commerce, avec des tendances similaires dans de nombreux pays. Les espèces de tortues les plus fréquemment observées dans les bassins urbains de Barcelone et récupérées par le CRARC étaient similaires à celles ailleurs en Europe et aux États-Unis (Stringham and Lockwood 2018). Le nombre d’espèces de poissons d’eau douce chez les détaillants espagnols est similaire au nombre d’espèces chez les détaillants des marchés américain et canadien et selon Maceda-Veiga et al. (2013) il existe à l’échelle mondiale environ 1 200 espèces de poissons d’aquarium en vente (grossistes et commerce électronique).

Il est temps d’agir

Selon les auteurs, il est temps d’être plus proactif pour endiguer les rejets d’animaux exotiques : évasions et achats irresponsables (“leaking doors and irresponsible buying“) !

L’abandon d’animaux est une infraction pénale dans un nombre croissant de pays développés mais leurs responsables échappent généralement à la détection et donc aux poursuites. Par conséquent, l’abandon d’animaux est principalement traité par l’éducation des propriétaires et par la mise à disposition d’abris, où les propriétaires d’animaux peuvent laisser des animaux indésirables.

Quatre propositions concernant l’évolution des règlementations concluent cet article.

La première porte sur l’amélioration des mesures de biosécurité dans les installations aquatiques, car il s’agit d’une voie d’introduction majeure pour les poissons exotiques et les invertébrés dans de nombreuses régions. L’amélioration de ces mesures devrait également s’appliquer aux installations de recherche. Cependant, ces mesures pourraient ne pas être très efficaces pour réguler les introductions d’amphibiens et de reptiles aquatiques, principalement dues aux rejets des propriétaires d’animaux. Le risque d’invasion pourrait être réduit si seule la vente d’animaux élevés en captivité était autorisée, comme pour les oiseaux (Règlement UE 139/2013).

La deuxième consisterait à filtrer les espèces facilement disponibles à la vente en fonction de la taille des individus adultes et des capacités des acheteurs à accueillir ces animaux. Certaines espèces seraient ainsi plus difficiles à obtenir, elles ne pourraient être achetées que sur demande si un système d’accréditation démontrait qu’un propriétaire possède l’expertise et la capacité de loger des animaux de compagnie de grande taille. Le commerce des poissons d’aquarium d’eau douce se compose de nombreuses espèces dont les adultes sont de petite taille, convenant aux volumes d’aquariums les plus fréquemment vendus par les détaillants espagnols, mais ces aquariums sont cependant inadaptés pour certaines espèces de poissons de grande taille adulte capturées dans les bassins urbains. Il en est de même pour les tortues, car un individu de 5 cm à l’achat peut voir sa taille multipliée par cinq en une année.

Une troisième mesure pourrait jouer sur les modalités des ventes en empêchant la vente directe à bas prix de juvéniles de petite taille d’espèces pouvant atteindre de grandes tailles à l’âge adulte, tout en permettant la vente de plus gros individus. Une identification obligatoire des animaux de compagnie avant l’achat permettrait de retrouver les propriétaires délinquants, car même les animaux de petite taille peuvent être pucés (par exemple les tritons : Perret et Joly, 2002).

Une quatrième voie réglementaire consisterait à promouvoir des protocoles de soins efficaces pour les animaux exotiques. Les nécropsies du CRARC ont révélé que 90 % des tortues recueillies étaient en mauvais état, probablement en raison d’une alimentation et de conditions environnementales inadéquates.

Des progrès importants en matière de bien-être animal pourraient également s’ensuivre si l’achat d’animaux de compagnie exotiques nécessitait une affiliation à des associations accréditées. Cette affiliation permettrait une formation des candidats propriétaires sur la façon de maintenir correctement les espèces (codes de conduite pour les propriétaires d’animaux, liste d’options pour les espèces éliminées, conduite d’élevage en captivité des espèces achetées, etc.). Le système favoriserait un entretien responsable si les puces des animaux exotiques étaient associées à une identification du propriétaire. L’engagement de toutes les parties prenantes dans la réglementation est essentiel au succès d’un projet et l’expertise souvent négligée des amateurs d’aquariums et de terrariums serait bénéfique pour gérer les animaux exotiques indésirables et mener des campagnes d’éducation (Maceda-Veiga et al., 2016 ; Pasmans et al., 2017).

Les auteurs terminent leur article en espérant que ces propositions pourront permettre de réduire certains inconvénients de la détention d’animaux exotiques pour en conserver certains avantages, comme le fait que le commerce d’animaux de compagnie peut être un moyen de subsistance dans les communautés rurales (Chardonnet et al., 2002) ou que ces animaux contribuent au bien-être de nombreuses personnes (Pasmans et al., 2017).

Rédaction : Alain Dutartre, expert indépendant
Relectures : Doriane Blottière et Emmanuelle Sarat, Comité français de l’UICN

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Cet article est également disponible en : Anglais

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