Parmi les possibilités de gestion des EEE pouvant permettre de réduire les impacts de ces espèces sur la biodiversité et les dommages qu’elles causent aux activités humaines sont régulièrement évoquées des opportunités de valorisations socio-économiques de certaines d’entre elles.
Sur ce sujet, l’analyse réalisée à partir de la littérature scientifique mondiale publiée en 2018 par le groupe de travail national « Invasions biologiques en milieux aquatiques » en montrait bien les risques d’effets négatifs secondaires. Cette analyse avait conduit à l’inclusion dans le document d’une liste de points de vigilance permettant de s’assurer de l’innocuité environnementale des projets pour espérer en obtenir des retombées écologiques effectives.
Parmi ces possibilités de valorisation « directe » figure la consommation humaine de certaines de ces EEE, plantes ou de parties de plantes ou chair d’animaux. Cette possibilité est même souvent évoquée dans les questions du grand public sur des développements surprenant d’espèces en milieu naturel. Si des ouvrages de vulgarisation sur le sujet sont disponibles depuis de nombreuses années, l’assez récent développement d’internet et des réseaux numériques facilite l’accès à de multiples informations présentant de telles possibilités et actions.
Dans la plupart des cas, ces informations facilement accessibles restent seulement de l’ordre d’une actualité essentiellement attractive, sans apporter analyses ou réflexions sur le devenir de ces pratiques.
C’est bien tout l’intérêt de la très récente mise à disposition des travaux réalisés dans le cadre de l’étude-action VITAL, pour « Valorisation des Invasives par la Transformation Alimentaire Locale » sur le bassin de Thau. Menés par le Foodlab « La Capéchade » en collaboration avec l’ADENA, association gestionnaire de la réserve naturelle du Bagnas, ils rassemblent dans un « Kit VITAL » (téléchargeable ici) quatre documents, dont un conçu comme un guide méthodologique global, accompagné de trois livrets ciblant « espèces végétales », « petit gibier » et « écrevisses non autochtones ».
Un guide méthodologique très complet
Explicitement adressé « aux collectivités, associations, gestionnaires d’espaces naturels, entreprises et à toutes les structures qui souhaitent s’engager avec sérieux dans cette démarche innovante« , en rappelant que « chaque territoire a ses spécificités, ses ressources et ses défis« , il est présenté comme « une boîte à outils évolutive que chaque structure peut adapter selon ses spécificités écologiques, économiques et sociales« .
Il y est rappelé qu’une telle stratégie de valorisation alimentaire d’espèces aussi particulières que les EEE doit se positionner dans différents cadres règlementaires dont code de l’environnement, code rural et de la pêche maritime, réglementation sanitaire, etc. Par ailleurs, hormis ces aspects règlementaires, elle s’appuie sur une approche intégrant un diagnostic écologique, une organisation logistique, une modélisation économique et des suivis en matière d’animation et d’évaluation d’impacts pour assurer « la sécurité, la légitimité et la pertinence écologique d’un tel projet« .
Mobilisant les acteurs d’un territoire (« collectivités, scientifiques, gestionnaires de milieux, pêcheurs, transformateurs, restaurateurs, associations, citoyens... ») sur ce projet ayant pour objectif de limiter les impacts de l’espèce ciblée sans aucunement « promouvoir une espèce envahissante« , il a « pour ambition d’accompagner toute structure souhaitant explorer cette voie exigeante« .
Trois livrets spécifiques
Ils sont organisés suivant une structure similaire de présentation de la démarche, depuis des informations de contexte sur les groupes d’espèces cibles jusqu’à des éléments sur des retours d’expérience et des recommandations d’adaptation et de points de vigilance selon les situations. Pour chaque groupe, ils comportent des rappels règlementaires spécifiques, des considérations sur la faisabilité des projets, les possibilités de transformation et les perspectives de valorisation, des éléments économiques et la démarche de communication.
En particulier, les aspects de communication, pédagogie et perception sociale sont abordés de manière très spécifique et argumentée dans chaque cas pour contribuer à l’acceptabilité et à la pleine compréhension du projet par le public, comme par exemple l’attachement esthétique à certaines espèces végétales, la relation entre chasse traditionnelle et projet envisagé sur le petit gibier ou encore, pour les écrevisses, le fait de traiter avec prudence une ressource envahissante.
N.B. : dans les annexes des livrets, figure, entre autres informations, une recette particulière pour chacun d’eux, celles d’un « Chutney de Griffe de Sorcière » (Carpobrotus edulis), d’une « Terrine de lièvre des marais à la pistache » (« aussi appelé ragondin » !) et d’une « Bisque d’écrevisses de Louisiane » (Procambarus clarkii).
Y figurent aussi un questionnaire d’évaluation de ces recettes comportant des notes de 1 à 5 à porter à des appréciations d’apparence, de texture, de saveur, d’odeur ou arôme, se concluant par une demande sur l’intérêt nutritionnel perçu et, pour les deux livrets sur la faune, un « questionnaire sur les habitudes de consommation et perceptions« .
Ces deux éléments sont les liens d’interactions avec le public mis en œuvre depuis le début du projet « étude-action VITAL », approche participative cherchant à construire une démarche opérationnelle portant à la fois sur la préservation d’espaces naturels et la régulation d’EEE en créant un système alimentaire local.
Projet débuté en mars 2024 pour une durée de 22 mois, il s’est en effet agit dès sa mise en œuvre de réaliser un état des lieux et de réunir tous les acteurs à y associer, pour faire le choix des espèces à étudier, mettre en place des protocoles d’expérimentations (du prélèvement à la dégustation) pour les espèces choisies et en analyser les résultats et les possibilités de développement pour arriver à en proposer un modèle pouvant être adapté à d’autres territoires et d’autres espèces : ce KIT VITAL maintenant disponible.
Un commentaire...
Il s’agit bien ici d’une réalisation de qualité en lien avec les préoccupations de gestion des EEE, issue d’une démarche associative locale proposant un système alimentaire portant sur les enjeux de souveraineté en contribuant à la dynamique sociale environnante.
Dans leur construction bien argumentée, s’appuyant sur des sources d’informations multiples, dans le respect des diverses règlementations s’appliquant à ces espèces problématiques, et dans une mise en œuvre ouverte vers le grand public grâce à ce système alimentaire local, ce guide et ses livrets constituent un exemple très utile et bien construit de réponse aux questionnements et points de vigilance figurant dans l’ouvrage de 2018 sur la valorisation des EEE.
Passer ainsi d’une analyse globale et d’éléments généraux de vigilance, formes de transmission d’informations nécessairement distantes des réalités et des enjeux locaux, à une analyse et à des propositions qui se veulent plus directement applicables à des territoires particuliers, identifiés par leurs caractéristiques naturelles et humaines, est un complément original et important dans sa démarche opérationnelle aux réflexions toujours présentes à tous les niveaux organisationnels dans la problématique de gestion des EEE.
Rédaction : Alain Dutartre (Expert indépendant)
Relecture : Yohann Soubeyran et Camille Bernery (Comité français de l’UICN)
P. S. : lors de la journée de terrain du 18 juin 2025 clôturant « les premières journées d’échanges techniques francophones Espèces exotiques envahissantes » organisées par le CDR, les personnes présentes ont bénéficié d’explications sur le projet VITAL par Laura Peiganu, principale rédactrice de ce KIT, et de dégustations de produits du Foodlab « La Capéchade ». Le compte-rendu de cette manifestation ne rend hélas pas compte des appréciations gustatives qui ont pu être émises à la suite de cette très particulière occasion lors d’une rencontre scientifique.