Ostracodes exotiques en Nouvelle-Calédonie et commerce mondial…

La diversité des espèces de flore et de faune que le commerce mondial est susceptible de transporter d’un continent à un autre est une découverte permanente.
Les conséquences de ces multiples transferts d’objets et d’organismes, intentionnels ou accidentels, en matière d’introductions d’espèces, sont maintenant assez bien connues pour un nombre croissant de plantes et d’animaux aquatiques et terrestres de tailles variables. D’autres arrivées peuvent cependant très bien rester totalement inaperçues, d’autant plus s’il s’agit d’organismes microscopiques, sauf à tomber sous le regard de spécialistes de ces espèces lors d’investigations scientifiques.

C’est ainsi que dans la partie « Faune » du « coin de la biblio » de la lettre d’information « Lettr’ Endemia n°61 – mai à août 2026 » de l’association néocalédonienne Endémia, association à but non lucratif dont l’objet est « de contribuer à la connaissance, la promotion et la valorisation de la biodiversité native (endémique et indigène) de Nouvelle-Calédonie« , était présentée une très récente publication :

« Des ostracodes récoltées dans les petites poches d’eau des broméliacées se sont révélées appartenir au genre Elpidium, originaire d’Amérique centrale et du Sud, et ont donc été introduites en NC par inadvertance avec les broméliacées. »

Cette publication de Julia Da Silva Pereira et al. (2026) fait partie des travaux scientifiques issus du programme de recherche « La Planète Revisitée« , inventaires naturalistes  organisés depuis 2006 par le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris et l’ONG Pro-Natura International.

De 2016 à 2018, des inventaires hydrobiologiques ont été réalisés dans divers milieux aquatiques de Nouvelle-Calédonie. Deux des auteurs de la publication ont participé à l’expédition de 2018 sur l’île principale (« Grande Terre ») de Nouvelle-Calédonie en y prélevant plus de 350 échantillons dans des ruisseaux, sources, mares, lacs, mais aussi dans des phytotelmes de broméliacées.

Un phytotelme (« mare d’eau dans une plante« ) est un très petit écosystème aquatique, un microcosme parfois temporaire qui peut se former par des apports d’eau de pluie dans une cavité d’une plante, des arbres, des plantes carnivores et des broméliacées « réservoirs ». Il peut ainsi servir d’habitat à des organismes microscopiques, ou de très petites tailles, de flore et de faune ( voir par exemple Corbara et al., 2018).

A gauche : Exemple d’ostracode (crédits : Janek Lass CC BY 4.0) ; à droite : Exemple de Bromeliaceae (CBN Brest)

Comportant plus de 3000 espèces, dont la plupart sont des épiphytes (se développant sur des arbres), la famille des Broméliacées (monocotylédones) est presque exclusivement présente dans les régions tropicales et subtropicales d’Amérique, en particulier dans la forêt atlantique brésilienne (environ 1 200 espèces). Un grand nombre de ces espèces sont dénommées « réservoirs » pour leur conformation comportant des phytotelmes.

Au cours des dernières décennies, leurs formes très particulières, les couleurs très vives de leurs fleurs et leur facilité d’entretien en ont fait des plantes ornementales très prisées, largement dispersées par leur commerce et facilement observables maintenant dans des milieux urbains du monde entier (Negrelle et al., 2012).

Exportées dans le monde entier dans des conditions de préservation destinées à en maintenir la valeur commerciale, hormis les rôles que ces plantes peuvent jouer en tant que nourriture pour certains oiseaux, de nurseries pour des larves d’insectes et des têtards, elles peuvent donc abriter dans leurs phytotelmes des espèces « passagères » ni repérées ni identifiées.

Broméliacées en jardineries (crédits : Suzie Rabin)

Dans ces « passagères » peuvent se retrouver bactéries, algues, protozoaires et invertébrés détritivores et prédateurs mais leur diversité reste encore très partiellement connue. Par exemple, dans l’analyse des publications disponibles sur le sujet réalisée par Lopes Filho et al. (2023), constatant par ailleurs une forte augmentation des recherches menées sur ces phytotelmes depuis quelques décennies, est indiqué que plus de 600 taxons d’invertébrés ont été recensés dans un ensemble de plus de 1 600 broméliacées échantillonnées.

Parmi ces invertébrés, selon le bilan de Jocque et al. (2013) se trouvait déjà plus d’une centaine d’espèces de crustacés parmi lesquelles 14 espèces d’ostracodes, considérées par ces auteurs comme « les habitants les plus caractéristiques de ces phytotelmes et les seuls à être observés utilisant des vecteurs de dispersion (amphibiens) à l’échelle locale« .

De très petites tailles (0,5–3 mm pour la plupart des espèces), les ostracodes possèdent une carapace bivalve qui, selon les espèces, peut être molle ou calcifiée et protège les parties molles de l’organisme (voir par exemple). Ces animaux sont très résistants tout comme leurs œufs, ce qui facilite leur dispersion dans les milieux aquatiques. Comptant plusieurs dizaines de milliers d’espèces, ces micro-crustacés sont présents dans les eaux marines et dans tous les types d’écosystèmes d’eau douce, quelles que soient leurs dimensions : les phytotelmes sont probablement les plus petits !

La publication de Pereira et al. (2026) présente donc les identifications de deux espèces du même genre d’ostracodes prélevées lors de l’inventaire de 2018. Les observations au microscope (optique et électronique) des valves et des parties molles de ces organismes après leur dissection ont permis de décrire une nouvelle espèce du genre Elpidium (E. itapevaense sp. nov) et de signaler une nouvelle localisation de l’espèce E. alarconi.

Ces deux espèces avaient également été récemment collectées, très loin de la Nouvelle Calédonie, dans leur aire de répartition habituelle, la première  en Amérique du Sud (parc d’Itapeva, dans le sud du Brésil), la seconde dans les Caraïbes (République dominicaine et Îles Vierges américaines).

Commentaires

Les acquis scientifiques de cette publication, avec des résultats de travaux de taxinomie extrêmement spécialisés, réalisés selon des méthodes classiques, peuvent sembler bien loin de nos préoccupations en matière de gestion d’espèces exotiques envahissantes.

Pereira et ses collègues ne font que participer aux efforts continus de très nombreux chercheurs pour accroître sans cesse le corpus de connaissances scientifiques sur la biosphère. Par exemple, cette publication fait suite à une autre (Pereira et al., 2023) portant sur l’identification et la description de six nouvelles espèce du genre au Brésil, ce qui permet de compléter les connaissances sur les espèces du genre Elpidium alors que sa répartition mondiale est, selon ces auteurs, relativement bien connue.

Il n’en reste pas moins que les intérêts et les implications vis-à-vis de nos préoccupations de ces observations et identifications taxinomiques sont bien présentées dans cette publication de 2026 en y apportant cet élément de transport mondial de broméliacées ornementales.

Il y est par exemple rappelé que, selon Negrelle et al. (2012), le commerce brésilien d’exportation de fleurs et de plantes ornementales (y compris les broméliacées) a considérablement augmenté entre 2002 et 2004 pour passer de moins de 15 millions à environ 24 millions de dollars US. De même, il est signalé la quasi-impossibilité de retracer les itinéraires par lesquels les broméliacées provenant du sud du Brésil et des Caraïbes, potentiellement prélevées sur des populations sauvages, sont arrivées en Nouvelle-Calédonie. Cependant des informations locales fournies par certains pépiniéristes de Nouvelle-Calédonie indiquent qu’ils se sont principalement approvisionnés via la Thaïlande et le Vietnam, et non directement auprès de fournisseurs d’Amérique du Sud et des Caraïbes.

Cette publication se termine par un court alinéa posant la question des risques de nuisance d’espèces d’ostracodes exotiques (« Harmful non-indigenous invasive species?« ). Il y est rappelé que les espèces du genre Elpidium sont en principe confinées à leurs habitats dans des broméliacées et pourraient alors être considérées comme des espèces exotiques inoffensives. Cependant, comme de récents travaux (Pereira et al., 2023 ; Díaz et al., 2024) ont montré la présence d’espèces de ce genre dans des phytotelmes d’autres plantes non-broméliacées, les auteurs signalent qu’un suivi futur de phytotelmes indigènes de Nouvelle-Calédonie permettrait  de déterminer s’ils restent effectivement exempts de ces espèces d’ostracodes exotiques.

Un autre exemple de transport intercontinental d’ostracodes figure dans la publication de Koenders et al., (2012) présentant l’introduction, caractérisée par des analyses génétiques, d’un complexe d’une espèce européenne en Australie-Occidentale.

Enfin, ce commerce mondial de plantes ornementales très particulières ne semble pas totalement sans incidences puisque, par exemple, Lopes Filho et al. (2023) indiquent que certaines espèces de Broméliacées ont été introduites hors de leurs régions d’origine (par exemple en Thaïlande ou en Floride). Ils citent les travaux de Wilke et al. ( 2018) portant sur l’étude des populations de moustiques dans les phytotelmes de broméliacées d’une cinquantaine de sites du  comté de Miami-Dade, dans le sud de la Floride, montrant la présence de cinq espèces de moustiques, avec une dominance d’Aedes aegypti, concluant que ces broméliacées facilitent l’établissement de populations viables de moustiques non indigènes et doivent être prises en compte dans les futures stratégies de lutte contre les vecteurs afin de contrôler le virus Zika et d’autres arbovirus.

Au final, peut-être que l’exemple de ces deux espèces d’ostracodes, aussi minuscules soient elles, et de leur voyage au long cours autour du globe à l’intérieur de leur microcosme, pourrait nous amener au vertige que l’on peut ressentir au dessus du vide, tant est vaste notre ignorance quant à l’infinie variété des modifications et des dommages que créent nos activités sur toute la planète, même pour simplement se satisfaire de la beauté d’espèces que nous choisissons…

Rédaction :  Alain Dutartre (Expert Indépendant)

Relectures : Camille Bernery (Comité français de l’UICN)

Références :

Corbara B., Bonhomme C., Carrias B., Céréghino R., Dezerald O. et al. (2018)  Broméliacées : Une vie aquatique au cœur du végétal. ESpèces – Revue d’Histoire naturelle , 29, pp.38-47. ⟨hal-02181072⟩

Díaz, A.R., Campos, R.E. & Martens, K. (2024) A new species of Elpidium (Crustacea, Ostracoda) from bromeliad and nonbromeliad phytotelmata in the northeast of Argentina. Zoological Studies, 63 (45), 1–12. https://doi.org/10.6620/ZS.2024.63-45

Jocque, M., Fiers, F., Romero, M. & Martens, K. (2013) Crustacea in phytotelmata: a global overview. Journal of Crustacean. Biology, 33 (4), 451–460. https://doi.org/10.1163/1937240X-00002161

Koenders, A., Martens, K., Halse, S. & Schoen, I. (2012) Cryptic species of the Eucypris virens species complex (Ostracoda, Crustacea) from Europe have invaded Western Australia. Biological Invasions, 14, 2187–2201. https://doi.org/10.1007/s10530-012-0224-y

Lopes Filho, D.R., Mantovano, T., Neves, G.P., Silva, N.J., Miranda, V.B.S. & Lansac-Tôha, F.A. (2023) Bromeliad phytotelmata: the first scientometric study. Limnetica, 42 (1), 143–154. https://doi.org/10.23818/limn.42.11

Negrelle. B., Mitchell, D. & Anacleto, A. (2012) Bromeliad ornamental species: conservation issues and challenges related to commercialization. Acta Scientiarum Biological Sciences, 34 (1), 91–100. https://doi.org/10.4025/actascibiolsci.v34i1.7314

Pereira, J.S., DaSilva, M.B., Rocha, C.E.F., Martens, K. & Pinto, R.L. (2023) Six new species of Elpidium Müller, 1880 (Podocopida: Limnocytheridae) from Brazil. Zootaxa, 5258 (1), 1–38. https://doi.org/10.11646/zootaxa.4604.1.4

Pereira, J.S.,  Pinto, R.L., Cruz-Rivera E., Cunha M.E.B., Martens, K. & ,Higuti J. (2026) Neotropical species of Elpidium F. Müller, 1880 (Crustacea: Ostracoda) introduced into New Caledonia (Melanesia, Pacific Ocean) through ornamental bromeliad trade. Zootaxa 5837 (1): 001–034. https://doi.org/10.11646/zootaxa.5837.1.1

Wilke, A. B. B., Vasquez, C., Mauriello, P. J. & Beier, J. C. (2018) Ornamental bromeliads of Miami-Dade County, Florida are important breeding sites for Aedes aegypti (Diptera: Culicidae). Parasites & Vectors, 11: e.238. DOI:10.1186/s13071-018-2866-9

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