Solanum viarum, une nouvelle espèce pour la métropole

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Le 3 février 2019, lors d’une journée de prospection dans les gorges du Gardon (Gard), Jean-François Christians et Mattia Maglio, botanistes lyonnais, ont découvert une Solanaceae épineuse non identifiée portant des fruits jaune pâle. L’examen de la plante et des échanges avec d’autres collègues botanistes ont permis de proposer Solanum viarum comme nom d’espèce. Les observations sur des individus en pleine floraison et fructification réalisées lors d’une nouvelle visite le 5 octobre 2019 ont permis de confirmer cette détermination. Des exsiccatas (échantillons séchés) ont été réalisés lors de cette visite et sont conservés dans les herbiers privés des deux botanistes.

Une nouvelle arrivée en métropole

Il s’agit donc de la première observation de cette espèce en métropole, dont la donnée a été transmises au CBN Méditerranéen et à l’OFB, mais n’est pas encore répertoriée dans les bases d’informations disponibles (ex. INPN, SIFlore, Invmed).

Les auteurs signalent qu’à leur connaissance seules deux autres observations rapportées à S. viarum avaient été antérieurement signalées en Europe, l’une en 1996 en Suisse, l’autre en 2000 en Belgique. Après examens des échantillons séchés et échanges avec d’autres botanistes, il s’est avéré qu’il s’agissait dans les deux cas d’une espèce morphologiquement très proche, Solanum reflexum (Schrank), dont les caractéristiques des épines de la tige permettent la discrimination, et non de S. viarum.

Distinction de tiges de Solanum viarum (gauche) et de Solanum reflexum (droite) – Jean-François Christians

Cette plante se présente sous forme d’arbrisseaux, à tige robuste aux ramifications étalées, avec une architecture «en parasol» similaire à celles d’autres Solanaceae indigènes ou exotiques. Les épines de la tige sont crochues, courtes et peu nombreuses, à base élargie. Les feuilles sont molles, lobées et pourvues d’aiguillons sur le pétiole et sur les deux faces du limbe. D’un diamètre de 1 à 1,5 cm, les fleurs aux corolles blanches, arrondies et planes, sont hermaphrodites. Les fruits sphériques mesurent 2 à 3 cm de diamètre et prennent une teinte jaune pâle à maturité. Toute la plante est tomenteuse (aspect de duvet) et elle peut dépasser 2 mètres de hauteur. Cependant, la plupart des individus observés mesuraient environ un mètre. Le système racinaire en faisceau peut s’étendre jusqu’à un ou deux mètres du collet.

Fleur et fruit de Solanum viarum – Jean-François Christians

En février, les plantes encore vivantes montraient des tiges en grande partie défoliées mais portant encore de nombreux fruits. 21 individus ont été dénombrés sur une superficie d’environ 20 m². Lors de la visite d’octobre, une douzaine de nouveaux individus issus de semis, a été recensée sur le même site. Cette plante vivace présente apparemment un comportement d’annuelle dans la station gardoise. En effet, les individus observés en février 2019 se sont développés l’année précédente, et ont été remplacés par une nouvelle génération au printemps 2019.

Ce site se trouve dans la commune de Collias située à proximité de la Réserve naturelle régionale des Gordes du Gardon. Les plantes se développent en rive gauche de la rivière dans une clairière d’un fourré rivulaire et en marge d’une chênaie verte, sur le sol sablonneux de la berme d’un sentier de randonnée, proche d’un secteur impacté par un incendie le 27 août 2017. Les auteurs indiquent ne pouvoir affirmer que la plante était déjà présente avant cet événement et le vecteur de son arrivée reste inconnu. Depuis la parution de l’article, la présence de cette station depuis 2016 au moins (donc avant l’incendie) a été signalée aux auteurs (JF Christians, comm. pers,. 2020).

Une plante exotique aux grandes capacités de dispersion

La fiche de synthèse consacrée à cette espèce dans la base d’information du CABI est une source très utile d’informations.

Originaire d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), S. viarum est actuellement naturalisée dans diverses régions tropicales et subtropicales du monde (Amérique du Nord et Centrale, Caraïbes, Asie, Afrique et Australie). Sa dispersion est probablement accidentelle dans la plupart des cas mais des introductions volontaires dans un cadre agricole reste possible, car cette espèce est cultivée en Inde pour ses teneurs en solasodine, un alcaloïde utilisé dans des composés pharmaceutiques.

Cette plante pionnière très compétitive est tolérante à des conditions environnementales variées, dont des températures de 20 à 35 ° C et des précipitations annuelles moyennes de 700 à 2000 mm. Elle semble ne pas tolérer de conditions de gel pendant de longues périodes. S. viarum se retrouve fréquemment dans des sols limoneux sableux bien drainés à forte teneur en matière organique et sa propagation est apparemment favorisée par des conditions de sécheresse modérées. Elle peut produire jusqu’à 50 000 graines par individu. Selon Mullahey (1996), son taux de germination peut atteindre 75 % et ses graines sont facilement dispersées par les animaux (faune sauvage, bétail) qui se nourrissent des fruits et répandent les graines dans leurs excréments. Une étude américaine indiquait même que ces graines étaient capables de germer avant la maturité complète du fruit (Bryson & Byrd, 2007). Dans les sites colonisés, elle peut développer des herbiers monospécifiques éliminant la flore indigène. Sa colonisation en zones forestières peut même créer des dommages au sous-étage en affectant la germination et l’établissement des plantes indigènes. Ses épines foliaires acérées peuvent également limiter le pâturage et les déplacements de la faune.

La plante est toxique comme pour la plupart des espèces de la famille des solanacées, et ses fruits ne font pas l’objet d’une consommation humaine. Le feuillage est inappétent (“unpalatable“) pour les bovins (Medal et al., 2012). Elle a également provoqué un empoisonnement par des atteintes neurologiques de chèvres en Floride (Porter et al., 2003).

Son potentiel reproductif élevé, sa croissance rapide et ses importantes capacités de colonisation en font donc une EEE aux impacts tout à fait notables dans les zones colonisées.

Par exemple, depuis la première observation de l’espèce en Floride en 1988, la présence de S. viarum et ses impacts, en particulier dans les pâturages, sont devenus une très forte préoccupation pour l’agriculture. En 2012, elle colonisait plus de 400 000 ha de pâturages. Cette situation a conduit à la mise en place d’un vaste programme de gestion (Medal et al., 2012). Probablement introduite accidentellement dans cet États par des bovins transportant des graines non digérées importées du Brésil, l’espèce s’est ensuite propagée à d’autres États du sud-est et du centre des USA. Elle est également présente en Californie.

Ces impacts ont également conduit à la mise en application de règlementations pour en assurer la régulation. Aux USA, elle est inscrite sur la liste fédérale des “plantes nuisibles” (“Federal Noxious Weed List“) et sa possession et sa dissémination sont donc interdits.

Elle est également répertoriée dans le système américain d’information sur les effets des incendies (FEIS) et une fiche spécifique lui est consacrée (Waggy, 2009). Selon cette fiche, cette plante résistante au feu, grâce à son système racinaire qui est situé suffisamment profondément dans le sol. Le feu pourrait réduire temporairement les populations mais la capacité de l’espèce à envahir les sites ouverts et perturbés à partir de sources de semences hors site suggère que les incendies pourraient même créer des conditions favorables à son établissement. Compte-tenu de ces éléments, un feu dirigé ne serait pas, à lui seul, susceptible de la contrôler.

Gérer Solanum viarum ?

En matière de possibilités de régulation, la fiche du CABI présente un panorama complet. Une fiche de synthèse plus courte sur l’espèce et sa gestion est également disponible à partir des travaux menés en Floride (Sellers et al., 2019).

La prévention s’appuie sur les règlementations en vigueur et, pour éviter le risque de transfert de graines à la suite d’achat de bovins dans une zone colonisée, le bétail doit être maintenu dans une zone restreinte pendant au moins 6 jours, période au cours de laquelle toutes les graines ingérées devraient avoir été excrétées. Les vendeurs de bétail doivent s’assurer qu’il n’a pas été nourri sur des pâturages colonisés avant la vente et que tout foin vendu hors de la ferme est exempt de contamination.

Pour des populations réduites, un contrôle mécanique par arrachage et l’incinération de la totalité des plantes, dont les fruits, avec une élimination des racines, peut être efficace mais pour des populations importantes fauchages successifs et/ou applications d’herbicides sembleraient les seules techniques applicables. Des gants sont nécessaires lors de la manipulation des plantes coupées. Pour être efficaces, tous les traitements doivent être réalisés avant la fructification.

Des possibilités de contrôle biologique ont été également testées en Floride, dont le recours à un virus (Tobacco mild green mosaic tobamovirus), présenté comme un “herbicide naturel et biologique”, et au moins un coléoptère originaire d’Amérique du Sud (Gratiana boliviana). Si ses populations sont très importantes, ce coléoptère arrive à réduire les capacités de développement de la plante, limitant sa compétitivité vis-à-vis des plantes indigènes, et le nombre de fruits produits, sur des populations clairsemées.

Cependant, son utilisation donne quelques résultats notables puisqu’en 2015 un communiqué de presse de l’Université de Floride indiquait que les éleveurs du seul comté de St. Lucie (un comté sur les 67 de l’État) avaient économisé environ 850 000 $ par an grâce à l’utilisation de ce coléoptère. En comparaison l’impact économique annuel de S. viarum à l’échelle de l’ensemble de l’État était évalué à 6,5 à 16 millions de dollars par an.

Solanum viarum observé dans le Gard – Jean-François Christians

Remarques finales

Pour ce qui est de l’Europe, Solanum viarum figure dans la Liste Noire (“lista negra“) des Plantes Exotiques Envahissantes de l’Espagne (Capdevila-Argüelles et al., 2006), une liste de taxons potentiellement envahissants dont la présence n’était pas confirmée dans le pays. Comme les signalements suisse et belge antérieurs se sont avérés erronés, aucune information, autre que celle du Gard, signalant une observation européenne de l’espèce ne semble donc actuellement disponible.

Si les auteurs de la découverte s’interrogent à juste titre sur l’origine des graines ayant permis le développement de cette petite population, le fait que ces graines peuvent être facilement transportées en adhérant aux semelles de chaussures constitue peut-être un début d’explication de ce développement : le site est proche d’une zone ayant subi un incendie et le long d’un sentier de randonnée. Une autre source éventuelle des graines serait peut-être à rechercher en parcourant le sentier de randonnée, mais les deux visites de terrain de 2019 n’ont révélé aucun autre individu de l’espèce dans le secteur.

Une autre piste pourrait être la dissémination à partir du jardin privatif d’un village environnant, car des Solanum épineux sont parfois cultivés en ornement en tant que curiosité, notamment S. mammosum. De plus, d’autres espèces exogènes sont déjà installées à plusieurs endroits des gorges du Gardon (comme Opuntia spp.), mais souvent à proximité des lieux d’habitation.

Quoi qu’il en soit, les auteurs concluent leur publication en indiquant que compte-tenu des informations disponibles sur cette espèce et ses capacités d’invasion, en ajoutant les conditions climatiques actuelles du Sud-Est de la métropole et de leurs évolutions probables, il semblerait nécessaire d’intervenir rapidement sur cette population établie de façon sûre depuis 2016, afin de l’éradiquer et de vérifier l’absence d’autres populations dans les environs de cette découverte.

Rédaction : Alain Dutartre, expert indépendant

Relectures : Jean-François Christians et Mattia Maglio, botanistes correspondants
Madeleine Freudenreich, Comité français de l’UICN

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