Les menaces d’un champignon délicieux et facile à cultiver : Pleurotus citrinopileatus – Que faire

Facile à cultiver et apprécié pour ses qualités culinaires, le pleurote doré (Pleurotus citrinopileatus) est aujourd’hui commercialisé dans de nombreux pays, notamment sous forme de kits de culture domestique. Pourtant, sa dispersion en milieu naturel en Amérique du Nord et les effets potentiels sur les communautés de champignons indigènes mis en évidence par des travaux scientifiques récents soulèvent des questions quant aux risques écologiques associés à sa culture et à sa commercialisation.

Ce dossier propose de faire le point sur les connaissances disponibles, les moyens de prévenir sa dispersion, les initiatives engagées en Europe et les pistes d’action envisageables. Au-delà du cas du pleurote doré, il vise également à attirer l’attention sur un enjeu encore peu étudié : les risques écologiques liés à la dispersion des champignons exotiques cultivés et la nécessité de mieux les prendre en compte dans les démarches de prévention des invasions biologiques.

Ce dossier « Les menaces d’un champignon délicieux et facile à cultiver : Pleurotus citrinopileatus » est composé de quatre articles :

C’est en reprenant l’exemple américain documenté (dispersion et impacts) de l’article précédent que Stallman & Allen (2026) posent simplement cette question : « What should we do about cultivated mushroom invasions?« .

Deux autres champignons envahissants, déjà présents dans l’hexagone, y sont également cités comme exemples : Clathrus archeri, ou Anthurus d’Archer,  originaire d’Australie et de Nouvelle-Zélande, introduit en Afrique, en Amérique du Nord et du Sud, en Europe, et Favolaschia claudopus, introduit en Australie, à Hawaï, en Nouvelle-Zélande et en Europe occidentale.

Les deux auteurs rappellent que, pour des champignons comestibles ou présentant des propriétés médicinales, souvent des espèces saprotrophes, leurs invasions résultent  dans la plupart des cas d’introductions involontaires, débutées à proximité des sites de productions dans des conditions commerciales ou domestiques (les « kits » déjà cités). Selon eux, le marché mondial de cette production pourrait annuellement atteindre 58 milliards de dollars US.

Par ailleurs, ils constatent que si la présence de champignons saprotrophes hors de leurs aires de répartitions d’origine est signalée depuis plus de 150 ans,  leurs effets sur les espèces et les habitats d’accueil où ils se sont établis restent encore mal compris.

Dans un article de 2007, Desprez-Loustau et ses collègues avaient déjà fait cette remarque en notant que les champignons faisaient jusqu’alors l’objet de peu d’attentions en matière d’écologie des invasions, alors que leur importance en tant qu’éléments essentiels de la biodiversité, notamment dans les aspects écologiques et socio-économiques, était tout à fait admise.

Leur publication portait sur l’ensemble des champignons, dont en particulier ceux parasites de plantes et d’animaux et les champignons mycorhiziens et saprophytes, en listant la très vaste gamme d’interactions écologiques observées ou potentielles entre les champignons envahissants, les plantes, les animaux et d’autres micro-organismes. Il leur semblait nécessaire de sensibiliser les mycologues et les écologistes à cette dimension fongique des invasions et à la nécessité d’intensifier la recherche en écologie sur ces organismes pour faire face aux problèmes liés aux introductions futures.

Dans leurs commentaires et propositions à propos de la prévention et de la lutte contre ces invasions, Stallman & Allen (2026) listent à la fois les intérêts de la règlementation sur l’importation d’espèces et de milieux de culture, les modalités envisageables de gestion ou de traitements in situ des cultures de ces champignons, mais aussi les besoins de recherche encore à satisfaire.

En matière de règlementation, ils citent les exemples d’Hawaï qui dispose d’une liste de micro-organismes soumis à restriction, comprenant toutes les espèces de Pleurotus non signalées auparavant dans l’État, l’Australie ayant établi une liste de champignons destinés à la multiplication, assortie de règles d’importation spécifiques pour chaque espèce ou groupe d’espèces ou plusieurs États américains ayant restreint la vente de spores destinées à la culture de certains champignons. Sur ce sujet, des évolutions à plus ou moins long terme de la règlementation internationale et/ou nationale pourraient permettre une régulation du commerce des champignons envahissants afin de mieux intervenir sur ce qu’ils nomment une « menace émergente » (« emerging threat« ).

La figure 1 présente les possibilités d’actions préventives et correctives destinées à réduire les risques de ces invasions en agissant sur la commercialisation et l’utilisation commerciale et domestique de ces espèces, et les besoins en matière de recherches, en écologie et sociologie, pouvant contribuer le moment venu au même objectif.

Figure 1 : Mesures de prévention et de gestion, et besoins en matière de recherche pour agir sur la propagation de champignons cultivés envahissants.

Mieux agir

Pour empêcher l’implantation en milieu naturel de champignons exotiques cultivés et éliminer les risques de dispersion de spores, ils recommandent de ne pas les cultiver en plein air et d’éliminer en fin de production domestique les kits commerciaux de culture après avoir détruit le mycélium par chauffage (une température supérieure à 150 °C pendant plus d’une heure au four) ou par d’autres méthodes telles que la pasteurisation ou la cuisson sous pression.

Ils évoquent également l’intérêt d’une implication volontaire des vendeurs dans cette démarche de prévention, incluant les recommandations précédentes dans les notices accompagnant leurs produits et décidant de cesser la vente d’espèces envahissantes connues, comme P. citrinopileatus, dans les régions où elles ne sont pas encore établies.

Enfin, des campagnes de sensibilisation sur les risques liés à ces  espèces et les moyens de gérer ces invasions, destinées aux producteurs, aux consommateurs et aux vendeurs pourraient, selon eux, permettre d’empêcher ou à défaut, ralentir cette dispersion, bien qu’ils constatent la faible efficacité de telles campagnes concernant le commerce des plantes horticoles.

N. B. : dans le numéro d’automne 2026 de la revue ON Nature publié par l’association de naturalistes Ontario Nature se trouve un article au titre éclairant, « The Great Mushroom Escape », présentant la situation et les enjeux de l’expansion de l’espèce dans lequel la conclusion à propos d’espèces envahissantes de Bob Bowles, écologiste à l’université de Lakehead (et cueilleur de champignons) est encore plus explicite « It’s like Pandora’s box« .

Mieux comprendre

En matière de recherches, de nouvelles investigations sur les impacts locaux de ces espèces devraient être mises en place pour mieux les évaluer et en mesurer la variabilité selon les sites et les populations mycologiques indigènes présentes. La méthode de métabarcoding pourrait être appliquée pour ce faire.

Un autre objectif important serait d’améliorer la prévision de ces invasions, par exemple en utilisant la modélisation des habitats pour prédire les zones d’expansion potentielle de ces espèces ainsi que le propose la publication de  Veerabahu et al. (2025). Cette modélisation pourrait être complétée par une intégration des traits d’histoire de vie de ces espèces (reproduction asexuée, dynamique de croissance, tolérances à la température et résistance aux moisissures, etc.).

Il serait envisageable de sélectionner des cultivars présentant des capacités invasives réduites, par exemple en agissant sur la production des spores qui sont des vecteurs de dispersion et peuvent aussi être très allergisantes : sur ce point particulier, ils citent une publication de 2010 présentant des résultats de telles recherches apparemment abouties sur deux autres espèces de Pleurotus  dont les « mutants »  sans spores devaient être « prochainement mis sur le marché ».

Parmi les méthodes pour détecter, suivre et contrôler ces espèces dans leurs zones d’accueil, les plateformes de science citoyenne pourraient être des contributrices efficaces. Ils rappellent, parmi d’autres réseaux, l’appui de INaturalist dans le suivi  de l’expansion de P. citrinopileatus en Amérique du Nord et citent un programme récent mis en place à l’échelle européenne dans le cadre Biodiversa+ sur les champignons non indigènes.

L’amélioration rapide du recours aux analyses génétiques pourrait également participer à ces détections et suivis des différentes espèces dès lors que leurs marqueurs spécifiques seraient identifiés et partagés.

Ils notent enfin qu’en parallèle des recherches sur ces espèces et les mécanismes de leurs invasions pourraient être développés des travaux sur l’identification de fongicides spécifiques pouvant participer à leur gestion.

Rédaction : Alain Dutartre (expert indépendant)

Relecture : Camille Bernery (Comité français de l’UICN)

Remerciement pour les information fournies : Guillaume EYSSARTIER, Gérald GRUHN, Marc-André SELOSSE, Hubert VOIRY

Crédits photo en bandeau : Maimaid, CC BY-SA 4.0

Bibliographie :

  • Aishwarya Veerabahu, Mark T. Banik, Daniel L. Lindner, Anne Pringle, Michelle A. Jusino.  2025, Invasive golden oyster mushrooms are disrupting native fungal communities as they spread throughout North America. Current Biology 35, 3994–4002 https://doi.org/10.1016/j.cub.2025.06.049 
  • Desprez-Loustau, M.L., Robin, C., Buée, M., Courtecuisse, R., Garbaye, J., Suffert, F., Sache, I., and Rizzo, D.M. (2007). The fungal dimension of biological invasions. Trends Ecol. Evol. 22, 472–480. https://doi.org/10.1016/j.tree.2007.04.005

Articles recommandés