L’Éclipte prostrée (Eclipta prostrata (L.) L. 1771) : une espèce en progression en Nouvelle-Aquitaine ?

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L’Éclipte prostrée (Eclipta prostrata) est une plante hélophyte de la famille des Astéracées. Présente dans la plupart des collectivités françaises d’outre-mer, elle est également présente en métropole, où elle aurait été introduite de façon accidentelle en tant qu’adventice dans les lots de semences dans les rizières de Camargue. Depuis quelques années, l’espèce est présente en Nouvelle-Aquitaine, où sa dynamique de dispersion récente montre une naturalisation et une nette progression en vallée de la Dordogne. Cet article fait le point sur cette situation et propose une synthèse des connaissances sur cette espèce, notamment sur sa répartition, ses origines, son caractère envahissant et les moyens de gestion existants.

Également connue sous les noms d’Éclipte blanche, d’Herbe à encre, de Langue de Poule, de Fausse Marguerite, de Bhringaraj ou de Mahakanni, Eclipta prostrata est une plante hélophyte de la famille des Astéracées. Le genre Eclipta tient son origine étymologique du grec ekleipsis, soit l’action d’abandonner, de déserter, de faire défaut ou de défaillir. Peut-être une référence à ses akènes dépourvus de pappus[1] (Fernald, 1950). Son nom d’espèce renvoie au port prostré caractérisant parfois la plante (Radford, 1986). Selon les considérations taxonomiques, le genre Eclipta compte de 1 à 6 espèces (Orchard & Cross, 2013 ; Unemoto & Koyama, 2007 ; Flora of North America, en ligne). En 1753, Linné distinguait Verbesina prostrata (plantes prostrées de l’ancien monde) et Verbesina alba (plantes dressées du nouveau monde) mais en 1771 le genre Verbesina est devenu Eclipta. Enfin, en 1981, sur la base d’observations concernant la taille des akènes, Koyama et Boufford ont proposé d’inclure deux types dans le complexe d’Eclipta prostrata.

Origine et répartition

Plusieurs sources bibliographiques indiquent une origine dans le Sud de l’Asie (Holm et al., 1977 ; Jauzein, 1991 ; Pl@ntRiceWeeds, en ligne) tandis que d’autres mentionnent un indigénat en Amérique du Sud, centrale et du Nord (Maillet, 1997 ; GRIN, en ligne ; Invasive Plant Atlas of the United States, en ligne). La bibliographie plus récente propose une origine néo à pantropicale plus étendue (Tison & De Foucault, 2014 ; Tison, Jauzein & Michaud, 2014 ; NEMESIS, en ligne).
En effet, Eclipta prostrata est largement répartie dans les régions tropicales, subtropicales et zones tempérées chaudes du globe (Orchard & Cross, 2013). On la retrouve dans plus d’une centaine de pays du monde (Afrique, Asie, Océanie, Europe, Amérique, etc.) comme adventice des cultures irriguées ou inondées (rizières mais aussi les cultures d’arachide, de sisal, de bananes, d’oignons, de papayes, d’orge, de coton, etc.) et en zones humides rudérales. Une liste actualisée des pays dans lesquels la plante est présente est consultable sur le site du CABI. Elle fait l’objet de signalements dans plusieurs pays d’Europe méridionale (Sardaigne, Portugal, Espagne, Grèce, Italie, France) mais également en Belgique, en Serbie, au Monténégro ou encore en Roumanie (CABI, en ligne ; Dihoru et al., 1998).

En France, selon l’INPN, elle est considérée comme présente (indigène ou indéterminé) en Guyane, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Martinique et Guadeloupe, comme cryptogène à Mayotte, introduite à Wallis et Futuna, La Réunion, en Polynésie française, en métropole et enfin introduite non établie en Nouvelle-Calédonie.

Les premières mentions de France métropolitaine (SIFLORE, en ligne, SILENE, en ligne) font état de sa présence en Camargue à Arles (Bouches-du-Rhône) en 1991, à Vauvert (Gard) en 1999, à Vichy sur un atterrissement du Sichon (Allier) en 2003, à La Roque-sur-Pernes (Vaucluse) en 2004 ou encore aux Saintes-Maries-de-la-Mer (Bouches-du-Rhône) en 2005  (Figure 1). Elle a depuis fait l’objet d’autres mentions sur plusieurs communes du Var (Hyères, Les Arcs, La Croix-Valmer, Fréjus, La Garde, Vidauban, Le Muy, Vinon-sur-Verdon), du Gard (Saint-Gilles), du Vaucluse (Avignon, Sorgues, Mondragon), des Bouches-du-Rhône (Berre-l’Etang) et de l’Hérault (Ceyras, Cazouls-lès-Béziers, Lacoste). Elle a été observée en 2011 en Corse-du-Sud à Ajaccio (Paradis & Georges, 2011).

Figure 1 : Répartition d’Eclipta prostrata en métropole (SIFLORE)

Ce n’est que plus récemment qu’elle a été observée en Nouvelle-Aquitaine (OBVNA, en ligne). Tout d’abord en 2012 dans les Pyrénées-Atlantiques sur les rives d’un lac de gravière (Lahontan) puis sur les berges du fleuve Dordogne en Dordogne en 2015 (Saint-Seurin-de-Prats, Le Fleix, Saint-Pierre-d’Eyraud, Lamarzie-Saint-Martin, Bergerac) et plus en aval en Gironde en 2016 (Fronsac et Saint-Avit-Saint-Nazaire) (Figure 2).

Jusqu’à présent, les régions Provence-Alpes-Côte-D’azur et Occitanie (vallée du Rhône) constituaient la zone principale de présence pour cette espèce adventice en métropole. Sa dynamique de dispersion récente en Nouvelle-Aquitaine montre une naturalisation et une nette progression en vallée de la Dordogne. Signalons que dans ces stations Eclipta prostrata n’est toutefois présente qu’à l’état d’individus dispersés sans former de populations denses pouvant laisser présager, pour l’heure, une dynamique envahissante.

Figure 2 : Carte de répartition des stations d’Eclipta prostrata en Nouvelle-Aquitaine (début 2020).
Source : www.obv-na.fr – CBNSA/CBNMC/CBNPMP/IGN

Son introduction en métropole est supposée accidentelle en tant qu’adventice dans les lots de semences dans les rizières de Camargue (Jauzein, 1991). En Belgique, la plante aurait été introduite en jardineries via l’importation de pots d’oliviers en provenance de Méditerranée (Hoste et al., 2009) puis observée en tant qu’adventice en serres et sur les parkings de jardineries (Manual of the Alien Plants of Belgium, en ligne). Les hypothèses d’introduction à partir de graines proposées à la vente en ligne pour ses propriétés thérapeutiques restent à déterminer.

La plante à tout faire !

L’Éclipte blanche est inscrite sur la liste des plantes de la pharmacopée française (ANSM, en ligne). Elle est utilisée pour des propriétés médicinales et esthétiques. Elle entre dans la composition de certains laits autobronzants, soins capillaires et soins de la peau. Employée dans la médecine ayurvédique elle est commercialisée sous le nom de Bhringaraj sous forme de poudre pour lutter contre la chute de cheveux et les cheveux blancs précoces (voir comme exemple commercial : Aroma Zone, en ligne). Eclipta prostrata serait riche en coumestan (phytoestrogène dérivé de la coumarine). Elle est parfois prescrite en cas de cirrhose du foie, d’affections hépatiques, d’hyperlipidémie ou de troubles digestifs (Dhandapani, 2007 ; Singh, 2001 ; voir comme exemple commercial : Ayurveda à la source, en ligne). Son nom vernaculaire d’Herbe à encre proviendrait de la teinture noire que l’on en extrait pour colorer les cheveux ou pour des tatouages. Eclipta prostrata fait l’objet de nombreuses études concernant son utilisation thérapeutique (composés antibactériens, etc.). Elle est localement consommée comme légume (Soerjani et al., 1987) et employée aux Philippines pour l’alimentation animale (Moody & Elliot, 1984).

Écologie

Cette espèce hygrophile et héliophile se rencontre dans une grande variété d’habitats. Elle affectionne les zones humides parfois fortement rudéralisées telles les cultures irriguées (adventice des rizières), berges temporairement exondées des lacs, canaux et rivières. Dans les Pyrénées-Atlantiques, la plante se rencontre sur les berges d’une gravière tandis que les stations de Gironde et de Dordogne concernent exclusivement les berges exondées du fleuve Dordogne.

Portrait et risques de confusions

Eclipta prostrata (c) Aurélien Caillon – Centre de ressources EEE

Eclipta prostrata est une plante herbacée, à port dressé à décombant (c’est à dire qui retombe vers la terre après s’être élevé), et annuelle ou pérennante selon les conditions climatiques des régions dans lesquelles elle se développe. Elle peut atteindre 80 cm de hauteur à son plein développement. Rugueuse au toucher, elle est couverte de poils blancs raides et appliqués dans toutes ses parties végétatives. Ses feuilles de couleur vert foncé à vert tendre sont simples, à limbe ovale-lancéolé, sessiles à courtement pétiolées, opposées sur la tige et présentent une nervation pennée (Plantnet). Les fleurs blanches à 5 pétales sont hermaphrodites et groupées en capitules pédonculés solitaires ou par 2 à 4. Les capitules regroupent deux types de fleurs : des fleurs centrales tubulées et des fleurs périphériques ligulées. La floraison intervient environ 5 semaines après la germination. Les fruits sont de petits akènes (2 à 3 mm) verruqueux de couleur brune-noire dépourvus de pappus et couverts d’un mucilage favorisant la dissémination par épizoochérie (Paradis & Georges, 2011).

Alternanthera philoxeroides (c) Aurélien Caillon – Centre de ressources EEE

Dans les rizières les graines sont dispersées de parcelle en parcelle par hydrochorie en période d’inondations (Quisumbing, 1923). Environ 200 inflorescences et 14 000 akènes peuvent être produits par un plant mâture (Pancho & Kim, 1985). Les observations effectuées sur les stations de Nouvelle-Aquitaine sont vraisemblablement bien en deçà de ces estimations. Des études portant sur la germination indiquent un taux de germination élevé (83 %) à la température de 35°C. Les graines présentent une photoblastie[2] positive et nécessitent une exposition lumineuse pour germer. Le taux de germination est également plus faible si le taux d’humidité du milieu de culture est faible (< 30 %) (Garcia, 1931). Des essais montrent une adaptation à la pollution et à la salinité avec des taux de germination atteignant 81,5 % dans des solutions à 0,8 % NaCl et de 13,5 % à 1,6 % NaCl (Choudhuri & Varshney, 1975 ; Varshney & Sharma, 1979 ; Lee & Moody, 1988). Les tiges cylindriques sont généralement vertes mais peuvent prendre une teinte rougeâtre. Elles contiennent un latex prenant une couleur noire-bleutée à l’air libre. La plante noircit en séchant. Bien que sa reproduction et sa dispersion soient surtout liées aux graines, la tige s’enracine facilement aux nœuds au contact du sol, assurant ainsi une reproduction végétative.

Ces caractéristiques font de l’Éclipte blanche une plante aisément reconnaissable. Toutefois des risques de confusions sont possibles avec l’Herbe à alligator (Alternanthera philoxeroides) que l’on rencontre aussi sur les berges des cours d’eau et zones humides de la vallée de la Garonne et de l’estuaire de la Gironde. L’observation des fleurs et des inflorescences très différentes (taxon apparenté à la famille des Amaranthacées) permet cependant d’éviter toute confusion. Signalons que le genre Eclipta est voisin du genre Galinsoga dont deux espèces (G. quadriradiata et G. parviflora), adventices des cultures, restent toutefois bien distinctes d’Eclipta prostrata par plusieurs critères morphologiques et leur écologie.

Un caractère envahissant à nuancer ?

Bien qu’Eclipta prostrata soit en expansion en Nouvelle-Aquitaine (signalements récents et croissants le long de la vallée de la Dordogne), celle-ci ne semble pas présenter, pour le moment, une dynamique que l’on pourrait qualifier d’envahissante. Les stations repérées ne comptent que quelques plants isolés ne formant pas de populations denses et couvrantes. Le suivi de sa dynamique spatiale et temporelle permettra de statuer à l’avenir sur son potentiel envahissant.

L’Éclipte prostrée figure sur la liste des plantes exotiques envahissantes de la Réunion où elle colonise les milieux humides anthropisés. Elle figure également sur les listes de plantes adventices des rizières et cultures inondées de nombreux pays dans lesquels elle a été introduite (Sénégal, Ghana, Mali, etc.).

Quels moyens de contrôle en cultures ?

Eclipta prostrata est surtout rapportée comme adventice des rizières dans différentes régions du monde. En cas de colonisation avancée (13 plants/m²), le rendement de cultures de riz dans l’Arkansas a par exemple été réduit de 10 % (Smith, 1988b). Intervenir sur les pratiques culturales peut permettre de réduire ses impacts. Ainsi une inondation prolongée des rizières (3-4 semaines) à partir du stade de la quatrième feuille du riz aurait permis une réduction significative (53 %) du volume d’Eclipta prostrata dans les cultures (Lee & Moody, 1988). Un arrachage manuel peut également être pratiqué sur les cultures peu colonisées.

Là où l’usage des herbicides est autorisé, une application de produits à base d’amitrole serait efficace. Le 2,4-D (à raison de 1 à 1,5kg/ha dissout dans 200L d’eau) et le MCPA (0,5 à 1kg/ha dissout dans 200L d’eau) seraient moins efficaces et nécessiteraient plusieurs applications (CABI, en ligne). Dans une fiche présentant la biologie et les possibilités de gestion de l’espèce dans la production de cultures ornementales (2018), Chris Marble et ses collègues citent le désherbage manuel, le recours possible à du paillis, à de l’épandage de gravier, du binage ou du labourage, techniques permettant de contrôler les plantes levées mais sans action sur la germination. Ils listent également les herbicides utilisables en pré et post émergence.

Par ailleurs, des observations de terrain ont révélés la présence de maladies cryptogamiques (sclérotiniose, rhizoctone brun, Macrophomia phaseolina) et de virus (Mosaïque du Tabac) sur Eclipta prostrata. Aux Philippines une altise (Altica sp.) consommerait la plante (Moody et al., 1994).

 

Nous remercions chaleureusement Henri Michaud du Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles, Laurent Chabrol et Jacques-Henri Leprince du Conservatoire Botanique National du Massif-Central et Didier Voeltzel de l’ENCEM pour leur relecture et la transmission d’informations chorologiques et écologiques sur Eclipta prostrata.

Rédaction : Aurélien Caillon, CBN Sud-Atlantique et Alain Dutartre, expert indépendant
Relectures : Emmanuelle Sarat et Madeleine Freudenreich, Comité français de l’UICN
Illustration principale : Station d’Eclipta prostrata et de Nymphoides peltata en berges de la Dordogne, à Saint-Avit-Saint-Nazaire (Gironde) ©Aurélien Caillon

Bibliographie

[1] Petite touffe de poils ou de soies surmontant certains akènes facilitant leur dispersion par le vent ou les animaux, exemple du pissenlit

[2] Une graine photoblastique positive désigne une graine nécessitant une exposition à la lumière pour germer. A l’inverse une graine photoblastique négative ne dépend pas de la lumière pour germer et lever la dormance.

Cet article est également disponible en : Anglais

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