Un peu d’étymologie pour en savoir plus sur le terme “Stratiotes”

 In A surveiller de près

La Laitue d’eau (Pistia stratiotes) et l’Aloes d’eau (Stratiotes aloides) sont deux espèces de plantes aquatiques exotiques présentes en France. En plus d’avoir un nom d’origine grec en commun, elles ont toutes deux récemment démontré des capacités de colonisation insoupçonnées en France. Deux articles sur ce sujet sont disponibles dans la rubrique à surveiller de près du site internet du GT IBMA, mais notre curiosité nous a amené à nous intéresser à l’origine et au sens du mot “stratiotes”…

Pourquoi “stratiotes” dans les deux dénominations ?

Stratiotes aloides - DR

Stratiotes aloides – DR

Pistia stratoites - DR

Pistia stratoites – DR

Le terme proviendrait du grec ancien στρατιώτης, stratiôtês, stratiótis, nom commun masculin signifiant “militaire, soldat” (Wikipedia, 2016).

Si les feuilles très pointues de Stratoites aloides peuvent faire penser à une arme, ce n’est pas tout à fait le cas de celles de Pistia stratiotes

Une recherche sur Internet n’est pas nécessairement très éclairante pour différencier deux espèces de plantes aquatiques, Pistia stratiotes et Stratiotes aloides, à la morphologie pourtant assez dissemblable même si elles apparaissent toutes deux en rosettes de feuilles émergées

 

La Laitue d’eau (Pistia stratiotes), autrefois utilisée pour soigner les hémorragies des soldats…

Dans la “Table analytique et raisonnée des matières contenues dans les XXXIII volumes in-folio du dictionnaire des sciences, des arts et des métiers et dans son supplément“, Tome second (i – z) de Denis Diderot (1780)[1], page 710, deux mentions sont faites du terme “stratiotes” : stratiotes-diderot

De même, dans le “Dictionnaire étymologique des mots françois dérivés du grec“, Volume 2” de Jean-Baptiste Morin, Jean-Baptiste-Gaspard d’Ansse de Villoison (1809)[2], page 358, le stratiote est ainsi présenté :stratiotes-morin

Ces références anciennes concernent sans équivoque la laitue d’eau, Pistia stratiotes : provenance, comparaison morphologique avec la joubarbe, petite plante de la famille des Crassulacées présentant des rosettes de feuilles charnues. Des références plus récentes concernent cette même espèce. Par exemple, dans l’article de G. Dieterlen intitulé “Classification des végétaux chez les Dogon“, paru en 1952 dans le Journal de la Société des Africanistes (volume 22, numéro 1, pp. 115-158)[3], page 130 se trouve l’information suivante :

stratiotes-dieterlen

Dans son article “Contribution à l’Histoire de la Matière médicale végétale chinoise (suite)”, paru en 1970 dans le Journal d’agriculture tropicale et de botanique appliquée (volume 17, numéro 1, pp. 92-140)[4], page 104, Ming Wong fait référence à cette espèce :stratiotes-ming

Dans une planche de ce même article (page 127) figure une représentation très approximative de ce groupe de plantes aquatiques :

stratiotes-ming-2 stratiotes-goupil

Dans une synthèse de Tony Goupil, datée de juin 2012, consacrée aux “Hémo-plantes”[5], l’auteur consacre page 4 un alinéa à “Un cas très particulier en médecine botanique : les plantes emménagogues (Terme issu du grec Emmênos : menstrues, et  agôgos : qui amène)”. Il fournit les informations suivantes : “Le médecin italien du XVIe siècle Prosper Alpin, dans la même lignée que Pline l’Ancien joubarbeparle des plantes comme remèdes contre les pathologies du sang. Il a en effet accompagné le consul Georges Emo en Égypte (durant 3 ans, de 1580 à 1583), et a pu observer les différentes vertus des plantes du Nil. Dans le chapitre XXXV de son ouvrage “Plantes d’Égypte”, traitant de la joubarbe d’eau, le médecin écrit la chose suivante : «les campagnardes que l’on appelle bédouines en prennent chaque jour, par voie orale, une drachme environ (décoction, suc ou poudre) pour arrêter les hémorragies de l’utérus ou d’autres parties du corps.“.

Ce texte est accompagné de la photo légendée ci-contre.

Ainsi, dans ces exemples, le terme “stratiotes” serait donc une référence aux capacités de la plante à guérir les plaies, y compris celle des soldats…

Enfin, en ce qui concerne le terme “pistia”, dans les tables du volume 5 du “Système des plantes” de Carl Von Linné publié en version française en 1805[6], il est indiqué qu’il proviendrait “du grec “fossé”, à cause du lieu où croît l’espèce qui constitue ce genre.

L’Aloès d’eau (Stratiotes aloides), la plante aux feuilles de glaive

Le terme “aloides” ne pose pas de difficulté particulière, évoquant évidemment la ressemblance des feuilles et de la rosette avec celles de plantes du genre Aloès.

Dans la seconde édition de 1821 de sa “Flore Bordelaise”[7], J. F. Laterrade fait la description suivante de Stratiotes :

stratiotes-flore-gironde

Il est d’ailleurs fait mention de ces observations anciennes dans la “Flore de Gironde”[8] (page 452). L’espèce “n’est plus observée en Gironde. Mais elle est présente en Charente Maritime près de l’estuaire de la Gironde.

L’espèce est également citée dans un ouvrage de l’Abbé Toussaint “Etude étymologique sur les flores normande et parisienne”[9], extrait du Bulletin de la Société des Amis des Sciences naturelles de Rouen (1905) : “Stratiotes L. (militaire; plante qui porte des armes) ; la plante est formée de longues feuilles épaisses, barbelées et aiguës comme des glaives.”

Cette évocation de la forme des feuilles de l’espèce comme des armes est parfaitement intégrée dans sa dénomination vernaculaire en langue anglaise “water soldier“, c’est moins vrai pour ce qui concerne la langue allemande, par exemple, dans laquelle la dénomination “Krebsschere” peut se traduire par “pince de crabe”…

Alain Dutartre, 24 octobre 2016

 

[1] https://books.google.fr/books?id=5dERXgFQqp4C&pg=PA710&lpg=PA710&dq=%C3%A9tymologie+du+mot+stratiotes&source=bl&ots=RgIDKCKsLa&sig=fVV5DjDRSwxDGgIpaNEVhFnJ6ls&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwi2sZvN4MrPAhWpCcAKHasoCF4Q6AEIMzAH

[2] https://books.google.fr/books?id=79RDAAAAcAAJ&pg=PA358&lpg=PA358&dq=%C3%A9tymologie+du+mot+stratiotes&source=bl&ots=frqUqdTdNt&sig=E8KwJmqlni4nURw_tAXwS0ZZGTE&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwi2sZvN4MrPAhWpCcAKHasoCF4Q6AEIITAB#v=onepage&q=%C3%A9tymologie%20du%20mot%20stratiotes&f=false

[3] http://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1952_num_22_1_1845

[4] http://www.persee.fr/doc/jatba_0021-7662_1970_num_17_1_3054

[5] http://www.pixiflore.com/pages/articles/les_plantes_et_le_sang/les_plantes_et_le_sang.pdf

[6] https://books.google.fr/books?id=WvMTAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q=pistia&f=false

[7] https://books.google.fr/books?id=URAZAAAAYAAJ&pg=PA262&lpg=PA262&dq=%C3%A9tymologie+du+mot+stratiotes&source=bl&ots=tiXWm4DAut&sig=EcIHdCbYCqtezLMxbG3Jm2r4ubc&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwi5y4nK4srPAhXJIsAKHWJHBB84ChDoAQgiMAE#v=onepage&q=%C3%A9tymologie%20du%20mot%20stratiotes&f=false

[8] Aniotsbéhère J.-C. (rédacteur et coordinateur), 2012. Flore de Gironde. Mémoires de la Société Linnéenne de Bordeaux, Tome 13, XVIII p. + 746 p., 75 pl., 8 diagrammes, 3 cartes, 10 photos.

[9] https://archive.org/stream/tudetymologi00tous/tudetymologi00tous_djvu.txt

Cet article est également disponible en : Anglais

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Stratiotes aloides - DR
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