Les spirées ornementales échappées en France métropolitaine : synthèse des connaissances sur leurs comportements et leurs statuts

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Aperçu de la situation

Une spirée indigène cultivée, échappée et parfois mal nommée

Spirée à feuilles de Millepertuis (Spiraea hypericifolia) – Aurélien Caillon, CBN SA

En France, le genre Spiraea compte une seule espèce indigène :  Spiraea hypericifolia L. subsp. obovata (Waldst. & Kit. ex Willd.) H.Huber, dont l’aire de présence naturelle est située en bordures nord, ouest et sud du Massif central (Tison & de Foucault, 2014). L’intérêt ornemental de cet arbrisseau est connu depuis au moins la fin du XVIIIe siècle en France, où il était déjà proposé dans les catalogues horticoles, parmi d’autres espèces de spirées (Andrieux, 1771).

La tendance de cette espèce à s’échapper et parfois à se naturaliser en dehors de ses haies de plantation a été signalée un peu partout en France. Il est maintenant considéré qu’une partie de ces signalements ne correspondent vraisemblablement pas à la sous-espèce type, voire même pas à l’espèce, mais à des cultivars issus d’hybridations horticoles avec d’autres taxons de spirées exotiques tels que Spiraea ×arguta Zabel (Jauzein & Nawrot, 2013 ; Tison et al., 2014).

 

Des spirées introduites d’origine confuse, difficilement identifiables

Cette situation taxonomique parfois approximative des spirées observées dans la nature concerne plusieurs autres « espèces » de ce genre botanique de la famille des rosacées. En effet, l’ancienne popularité ornementale des spirées et les introductions et les brassages horticoles ont largement concerné l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord. Dans ce dernier territoire, riche en taxons indigènes et exotiques de spirée, Lis (2014) indique même que ces introductions auraient donné lieu à des hybridations spontanées dans la nature. En Grande-Bretagne, Rich & Jermy (1998) évoquent les séries d’hybridations horticoles réalisées entre des parents les plus improbables, telles que des spirées aux inflorescences terminales coniques avec des spirées aux inflorescences latérales ombelliformes.

En Europe, parmi l’impressionnante diversité d’espèces, d’hybrides, de variétés et de formes référencée dans les catalogues horticoles, une partie seulement semble se retrouver dans la nature. Il s’agit le plus souvent d’échappées de jardin, souvent discrètes, mais localement des populations vigoureusement colonisatrices sont recensées.

La difficulté d’identification des taxons observés par les botanistes sur le terrain se ressent dans la plupart des ouvrages floristiques régionaux français. Ils proposent généralement un traitement collectif des spirées d’origine ornementale, dans l’attente d’une amélioration de leur identification par des clés de détermination adaptées et d’une vérification taxonomique des stations de spirées recensées dans leur territoire. Ce traitement collectif concerne, en particulier, les spirées à inflorescences en panicules (pourpres, rosées voire blanches) qui constituent pourtant les espèces les plus couramment observées. Elles sont souvent réunies sous la dénomination de « Spiraea salicifolia groupe », de « Spiraea douglasii groupe » ou encore de « Spiraea salicifolia agrégat ». Selon les conceptions des différents auteurs, ce collectif peut comprendre jusqu’à sept entités distinctes :

 

Un regain d’intérêt pour les spirées échappées, motivé par le besoin d’évaluation

Des flores de terrain pour déterminer les spirées

Au cours des dernières années, plusieurs guides francophones d’identification de la flore ont grandement remédié aux lacunes constatées auparavant, tels que ceux de Lambinon & Verloove (2012), Tison & de Foucault (2014) et plus récemment Eggenberg et al. (2018). Ces ouvrages incitent les botanistes, notamment au sein du réseau des conservatoires botaniques nationaux, à revoir l’identification des taxons échappés dans leur territoire. Au passage, cette démarche aide à mieux cerner les contextes de développement de ces populations de spirées : origine de l’introduction, ampleur de la colonisation, types d’habitats concernés. Ces informations sont utiles pour la caractérisation des statuts (indigénat, résidence, spontanéité, autonomie, naturalisation, etc.) de ces taxons non-indigènes dans les catalogues floristiques territoriaux, mais également pour l’évaluation de ces taxons lors de l’établissement ou la révision des listes territoriales d’espèces exotiques envahissantes ou potentiellement envahissantes. Selon la classification de ces taxons, ceux-ci peuvent faire l’objet de préconisations différentes en termes de gestion, de connaissance et de sensibilisation.

Peu d’espèces s’échappent, mais des cas d’invasion peu documentés

Actuellement en métropole, un peu moins d’une dizaine de taxons de spirées non-indigènes se rencontrent plus ou moins couramment (Tison & de Foucault, 2014). Certaines ne se retrouvent qu’en contexte de plantation, souvent sur de grandes surfaces (massifs urbains, talus routiers), ou localement comme reliques culturales (anciennes haies plantées, friches de pépinières horticoles). Il s’agit en particulier de Spiraea cantoniensis Lour., S. nipponica Maxim., S. ×arguta Zabel et S. ×vanhouttei (Briot) Carrière. En revanche, cinq autres taxons (considérés au sens large, pouvant inclure d’autres taxons anciennement reconnus ou reconnus ailleurs qu’en France) se rencontrent dans ces mêmes contextes mais font également l’objet de mentions témoignant de leur tendance à l’échappement dans les milieux naturels alentours. Il s’agit de Spiraea alba Du Roi, S. chamaedryfolia L., S. douglasii Hook., Spiraea japonica L.f. et Spiraea ×billardii Herincq.

Une présentation de ces derniers taxons est proposée ci-après, très largement issue d’un état des connaissances sur les spirées ornementales échappées en Franche-Comté (Vuillemenot, 2019). Néanmoins, les informations bibliographiques et orales collectées grâce à cet article permettent de valoriser cette synthèse à l’échelon métropolitain. Seules les données relatives à la répartition, aux statuts et à l’écologie de ces taxons sont reprises ici, afin de concentrer le propos sur la possibilité et la pertinence de les considérer comme des plantes exotiques envahissantes ou potentiellement envahissantes. Les difficultés de taxonomie et d’identification et la connaissance biologique sur ces taxons sont présentées dans l’article précité.

Cliquez sur les liens textes pour accéder au fiches espèces détaillées :

A titre de bilan

Les spirées, des espèces ornementales indémodables

La bibliographie consultée pour traiter des spirées ornementales échappées de jardin témoigne de la réputation a priori indémodable de ces arbrisseaux, à la différence d’autres espèces vantées puis délaissées par les catalogues horticoles. Aujourd’hui encore des articles saluent « une grande famille d’arbustes résistants qui embellissent haies et massifs au fil des saisons ». Ces plantes sont appréciées parce qu’« elles requièrent peu d’entretien et poussent vite, ce qui les rend indispensables aux jardiniers pressés ou dans les jardins de week-end, voire de vacances ». En outre, « leur système racinaire fin et très ramifié leur permet de tenir en talus, surtout les formes couvre-sol, ainsi que celles qui drageonnent ». Il n’est d’ailleurs pas rare de voir figurer encore les spirées au sein des aménagements paysagers, notamment dans des dépendances routières.

Une connaissance et une considération confuses des taxons échappés

Ainsi, si plusieurs taxons ont été observés comme échappés de jardins et naturalisés surtout au XIXe siècle, avec pour certains finalement peu de mentions récentes et des localisations parfois attribuées à de « vieilles haies », d’autres sources bibliographiques, à travers l’Europe, témoignent de cas de naturalisation, voire d’envahissement, en particulier dans des zones humides.

Cet article vise à mettre en perspective, pour plusieurs représentants du genre Spiraea, des informations bibliographiques disponibles pour la France, une partie de l’Europe voire pour leur aire d’indigénat. Des convergences ont pu être relevées, concernant par exemple les préférences écologiques des taxons ; toutefois des incohérences ou des différences d’approche dans la description des taxons, par exemple, ont également été identifiées. En tout cas, il est apparu assez évident qu’il est très délicat de comparer, voire de nommer strictement de la même manière des taxons de « spirées sauvages » (dans leur aire d’origine) et des taxons de spirées provenant d’un long processus horticole de sélection et d’hybridation, comme c’est le cas en Europe.

En dépit de citations diffuses, mais de plus en plus fréquentes, d’espèces de Spiraea au sein des listes régionales de plantes exotiques envahissantes ou potentiellement envahissantes, la classification de ces taxons apparaît encore très délicate. Des investigations supplémentaires sont généralement préconisées pour vérifier l’identité des plantes échappées et leur comportement dans les habitats occupés.

En Franche-Comté comme dans d’autres territoires, il est constaté que la capacité de dissémination à de grandes distances des spirées reste très limitée. En effet, ces espèces ne se dispersent que dans les environs de leurs lieux d’introduction (volontaire ou involontaire). Cependant, dans quelques cas, ces arbrisseaux témoignent d’un réel dynamisme par drageonnement ou parfois par graines. Des superficies plus ou moins importantes d’habitats naturels, d’intérêt variable, peuvent alors être impactées.

Des pistes pour progresser

Ainsi, pour mieux comprendre les stations préoccupantes et anticiper les situations susceptibles de le devenir, il semble indispensable de recenser systématiquement les populations de Spiraea puis de chercher à identifier précisément quelles espèces, hybrides ou variétés cultivées sont concernées. Des études génétiques peuvent parfois s’avérer indispensables mais une collaboration avec des horticulteurs spécialistes du genre ou des jardins botaniques disposant de collections de spirée est aussi à rechercher. Des tests de germination pourraient également être utiles pour certaines populations qui fructifient.

Gestion des cas d’envahissement et besoin de partager les expériences

Cependant, en parallèle de cette nécessaire amélioration de la connaissance, il faut reconnaître que la gestion des spirées semble très aléatoire dès que ces plantes sont bien établies localement ou répandues de manière diffuse dans une mosaïque d’habitats. Les quelques retours d’expériences disponibles (Dajdok et al., 2011 ; Halford et al., 2010) font part de l’importance de déraciner, systématiquement et durant plusieurs années si nécessaire, les arbrisseaux de spirée bien avant qu’ils soient trop implantés. La fauche répétée permet de diversifier la végétation en place, mais les spirées semblent faire preuve d’un taux élevé de régénération qui permet rarement d’envisager leur éradication totale.

En Franche-Comté, de telles opérations ont été réalisées par des gestionnaires dans des zones humides afin d’agir dès le début de l’implantation de ces espèces dans les milieux les plus à risque. L’efficacité de ces interventions nécessite encore d’être évaluée. En parallèle, il convient de ne pas négliger l’expansion de certains massifs initialement plantés dans des haies ou des jardins désormais délaissés, car même si les enjeux écologiques y demeurent faibles, les nuisances peuvent porter sur l’usage de ces sols. Une information des propriétaires et des gestionnaires de ces terrains serait utile.

Prévention et réglementation

Enfin, puisque la gestion des spirées des milieux naturels peut s’avérer compliquée, il est toujours utile, dans une démarche de contrôle d’espèces exotiques envahissantes, d’envisager des actions préventives. Les observations rassemblées dans cet article ont montré l’importance, plus que jamais pour ces arbrisseaux, d’insister auprès des jardiniers amateurs sur l’interdiction de déposer des déchets verts dans la nature tout en leur expliquant les conséquences potentielles de telles pratiques. Parallèlement, une communication auprès des représentants du secteur ornemental serait judicieuse pour les alerter sur les risques liés à l’usage des spirées dans certains contextes. En Wallonie, la démarche pourrait être plus contraignante puisqu’il est par exemple question d’interdire la plantation des spirées d’origine nord-américaine à proximité des cours d’eau et des sites naturels protégés (Branquart, comm. pers.).

 

Rédaction : Marc Vuillemenot, Conservatoire botanique national de Franche-Comté – Observatoire régional des Invertébrés (avec l’aide du réseau des CBN).

Relectures : Alain Dutartre, expert indépendant et Madeleine Freudenreich, Comité français de l’UICN

 

Référence de l’article initial : Vuillemenot M., 2019. Etat des connaissances sur les spirées ornementales échappées en Franche-Comté. Les Nouvelles Archives de la Flore jurassienne et du nord-est de la France n°17 : 47- 79

Références bibliographiques :

  • Andrieux P., 1771. Catalogue des plantes, arbres et arbustes dont on trouve des graines, des bulbes et du plant chez le sieur Andrieux…, Andrieux, Paris, 134 p.
  • Dajdok Z., Nowak A., Danielewicz W., Kujawa-Pawlaczyk J. & Bena W., 2011. NOBANIS – Invasive Alien Species Fact Sheet – Spiraea tomentosa. https://www.nobanis.org/globalassets/speciesinfo/s/spiraea-tomentosa/spiraea_tomentosa.pdf (février 2019)
  • Eggenberg S., Bornand C., Juillerat P., Jutzi M., Möhl A., Nyffeler R. & Santiago H., 2018. Flora helvetica, guide d’excursions. Info Flora (Hrsg.), Haupt, 1ère éd., Bern, 813 p.
  • Halford M., Frisson G., Delbart E. & Mahy G., 2010. Fiche synthétique de gestion – Les spirées nord-américaines (Spiraea spp.) http://hdl.handle.net/2268/103664 (novembre 2018)
  • Jauzein P. & Nawrot O., 2013. Flore d’Île-de-France ; clés de détermination, taxonomie, statuts. Edition Quae, 606 p.
  • Lambinon J. & Verloove P., 2012. Nouvelle flore de la Belgique, du Grand-Duché de Luxembourg, du Nord de la France et des régions voisines (Ptéridophytes et Spermatophytes). Édition du Jardin botanique national de Belgique, 6e éd., Meise, 1195 p.
  • Lis R., 2014. Spiraea. In : Flora of North America Editorial Committee, eds. 1993+. Flora of North America North of Mexico. 19+ vols. New York and Oxford, vol. 9 : 398. http://www.efloras.org/florataxon.aspx?flora_id=1&taxon_id=131015 (novembre 2018).
  • Rich T.C.G. & Jermy A.C., 1998. Plant crib 1998. Botanical society of the British Isles, London, 392 p.
  • Tison J.-M. & de Foucault B. (coords), 2014. Flora Gallica. Flore de France. Biotope, Mèze, XX + 1196 p.
  • Tison J.-M., Jauzein P. & Michaud H., 2014. Flore de la France méditerranéenne continentale. Naturalia publications, Turriers, 2078 p.

 

Illustration principale : Spiraea alba © CBNFC-ORI / Marc Vuillemenot

Cet article est également disponible en : Anglais

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